Saint Jean de la Croix — Le poète mystique emprisonné

Portrait de saint Jean de la Croix, carme mystique du XVIe siècle, poète de la Nuit obscure

Un homme enfermé dans un réduit de deux mètres sur trois, sans lumière, à peine nourri, fouetté chaque vendredi par ses propres frères de religion. Nous ne sommes pas dans une prison de l’Inquisition mais dans un couvent carme, à Tolède, en 1578. Le prisonnier s’appelle Juan de la Cruz. Dans cette obscurité totale, il compose de mémoire les strophes du Cantique spirituel, l’un des plus grands poèmes de la langue espagnole. Quand on lui ouvrira enfin la porte, neuf mois plus tard, il aura transformé sa cellule en source de lumière.

Le petit tisserand

Juan de Yepes naît en 1542 à Fontiveros, bourg castillan frappé par la misère. Son père, Gonzalo, est mort pour avoir épousé une femme pauvre — sa famille de marchands de soie l’a déshérité. Sa mère, Catalina, tisse pour survivre. Un frère de Juan meurt de malnutrition. L’enfant grandit dans cette Espagne du Siècle d’or où la grandeur impériale coexiste avec une pauvreté écrasante.

Intelligent et obstiné, Juan étudie chez les Jésuites grâce à un bienfaiteur, puis entre chez les Carmes à vingt et un ans. Il est ordonné prêtre en 1567. Mais le Carmel de l’époque le déçoit : la règle est relâchée, la prière routinière, le confort a remplacé l’austérité. Juan songe à quitter l’ordre pour les Chartreux quand il rencontre Sainte Thérèse d’Avila.

La réforme du Carmel et la prison de Tolède

Thérèse a cinquante-deux ans, Juan vingt-cinq. Elle cherche un homme capable de réformer la branche masculine du Carmel comme elle a réformé la branche féminine. Elle le trouve. Ensemble, ils lancent les « Carmes déchaux » — déchaussés, c’est-à-dire pieds nus ou en sandales, signe de retour à la pauvreté originelle. Le succès des déchaux irrite les Carmes « mitigés » qui voient dans la réforme une condamnation de leur mode de vie.

Dans la nuit du 2 décembre 1577, des Carmes mitigés enlèvent Juan à Avila et l’emmènent à Tolède. Il est enfermé dans un cachot minuscule, sans fenêtre, glacial en hiver, étouffant en été. On le nourrit de pain, de sardines et d’eau. Chaque vendredi, on le conduit au réfectoire où les moines le flagellent en cercle. On exige qu’il renonce à la réforme. Il refuse.

La Nuit obscure

C’est dans ce cachot que Jean compose — de tête, sans papier ni encre — les premières strophes de la Nuit obscure de l’âme et du Cantique spirituel. La nuit n’est plus seulement sa cellule : elle devient une métaphore de l’âme qui traverse l’obscurité totale pour atteindre Dieu. « Par une nuit obscure, / enflammé d’amour et d’angoisse / — oh ! l’heureuse aventure ! — / je sortis sans être remarqué. » En août 1578, il réussit à s’évader en descellant les vis de sa serrure et en sautant d’un mur à l’aide de draps noués.

Les années suivantes, Jean fonde des couvents, dirige des âmes, écrit ses grands commentaires mystiques. Mais les conflits internes le rattrapent. Même parmi les déchaux, il est jugé trop radical. En 1591, malade, abandonné par ses supérieurs, il meurt à Úbeda à quarante-neuf ans. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, trois siècles plus tard, dira qu’elle a trouvé dans ses écrits « la nourriture la plus substantielle » de sa vie spirituelle.

Déclaré Docteur de l’Église en 1926, patron des poètes espagnols, Jean de la Croix reste l’un des rares saints dont l’œuvre littéraire est étudiée dans les facultés de lettres autant que dans les séminaires. Saint Augustin avait les Confessions ; Jean a la Nuit obscure — et les deux ont prouvé que la quête de Dieu peut aussi être de la grande littérature.

Prière à Saint Jean de la Croix

Saint Jean de la Croix, toi qui as traversé la nuit la plus obscure pour trouver la lumière, guide-nous dans nos propres ténèbres. Quand le doute et la souffrance nous accablent, rappelle-nous que l’aube vient toujours après la nuit. Apprends-nous à chercher Dieu au-delà des apparences et dans le silence du cœur. Amen.

Le saviez-vous ?

  • Jean de la Croix mesurait environ un mètre cinquante. Thérèse d’Avila, qui l’appréciait énormément, l’appelait en riant « mon petit Sénèque » et disait à ses soeurs qu’elle avait trouvé « un moine et demi » pour la réforme — le demi étant la taille de Jean.
  • Les strophes du Cantique spirituel ont été composées entièrement de mémoire dans un cachot sans lumière. Jean les a transcrites après son évasion. Les spécialistes considèrent ce poème comme l’un des sommets de la poésie lyrique espagnole, au même rang que Garcilaso de la Vega.
  • Quand Jean s’est évadé de sa prison de Tolède en août 1578, il a sauté d’un mur de six mètres de haut au-dessus du Tage. La tradition rapporte qu’il a atterri sans se blesser, mais les historiens pensent qu’il est tombé sur un talus de terre qui a amorti sa chute.