Saint Jules Ier — Le pape qui tint tête aux empereurs

En 339, un homme épuisé, traqué, chassé de son siège pour la deuxième fois, frappe à la porte de l’évêque de Rome. Il s’appelle Athanase d’Alexandrie, et la moitié de l’Empire veut sa peau. Jules Ier n’hésite pas une seconde : il ouvre la porte. Ce geste d’hospitalité va redéfinir le rôle de la papauté pour les siècles à venir.
Le pape Jules Ier dans la tempête arienne du IVe siècle
Jules est élu évêque de Rome le 6 février 337, quelques mois avant la mort de l’empereur Constantin. Le christianisme est à peine sorti des catacombes qu’il se déchire déjà. L’arianisme — la doctrine selon laquelle le Christ n’est pas vraiment Dieu mais une créature supérieure — divise l’Empire en deux camps irréconciliables. Le concile de Nicée, en 325, a condamné Arius, mais ses partisans n’ont pas désarmé. Bien au contraire : ils ont l’oreille des fils de Constantin.
Le principal adversaire des ariens est Saint Athanase d’Alexandrie, théologien brillant et polémiste redoutable. Cinq fois exilé au cours de sa vie, Athanase incarne la résistance doctrinale avec une ténacité qui force l’admiration autant qu’elle exaspère ses ennemis. Quand les évêques ariens le chassent de nouveau de son siège en 339, c’est vers Rome qu’il se tourne.
L’hospitalité qui changea l’Église
Jules accueille Athanase et convoque un synode à Rome en 341 pour examiner son cas. Les évêques orientaux refusent de venir, arguant que Rome n’a aucune juridiction sur l’Église d’Alexandrie. La réponse de Jules est un document fondateur. Dans une lettre magistrale, il affirme que l’évêque de Rome a le droit d’entendre les appels de tous les évêques — orientaux compris — en vertu de la primauté de Pierre.
C’est un coup d’audace considérable. Jules ne dispose d’aucune armée, d’aucun pouvoir temporel. Face aux empereurs qui manipulent les conciles et déplacent les évêques comme des pions, il n’a que son autorité morale et une conviction inébranlable. Mais cette conviction, couchée noir sur blanc, deviendra l’un des fondements de la primauté pontificale.
Le concile de Sardique (l’actuelle Sofia), en 343, lui donne partiellement raison en reconnaissant au pape le droit de rejuger les évêques déposés. Ce n’est pas encore la pleine primauté que revendiqueront les papes médiévaux, mais c’est un premier pas décisif. Comme Saint Léon le Grand un siècle plus tard, Jules comprend que dans le chaos politique, la cohérence doctrinale est la seule ancre fiable.
Basiliques romaines et calendrier liturgique : le bâtisseur discret
Jules n’est pas que le défenseur d’Athanase. Il est aussi un bâtisseur. On lui attribue la construction de deux basiliques à Rome et l’organisation du calendrier liturgique. Certains historiens pensent que c’est sous son pontificat que la fête de la Nativité fut fixée au 25 décembre, reprenant la date de la fête païenne du Sol Invictus pour la christianiser. L’hypothèse est discutée, mais elle illustre le pragmatisme de ce pape.
Il meurt le 12 avril 352, après quinze ans de pontificat. L’arianisme ne sera définitivement vaincu qu’au concile de Constantinople en 381, près de trente ans plus tard. Mais Jules avait posé les fondations : en accueillant un exilé quand personne ne voulait le faire, il avait montré que Rome serait toujours un refuge pour les persécutés de la foi.
Le saviez-vous ?
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La lettre de Jules aux évêques orientaux, conservée par l’historien Saint Athanase lui-même, est considérée comme le premier document papal affirmant explicitement le droit d’appel à Rome. Les juristes canonistes du Moyen Âge s’en serviront abondamment.
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Jules Ier fit transporter à Rome les restes de plusieurs martyrs enterrés dans les catacombes vers des basiliques intra-muros. Ce transfert de reliques contribua à faire de Rome un centre de pèlerinage majeur, bien avant Saint-Jacques-de-Compostelle.
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Pendant que Jules défendait Athanase à Rome, celui-ci en profita pour faire connaître le monachisme égyptien aux Occidentaux. C’est durant son exil romain qu’Athanase rédigea la Vie de Saint Antoine, le texte qui lança la mode monastique en Occident.