Saint Romaric — Le courtisan mérovingien devenu moine des Vosges

Portrait de saint Romaric, moine vosgien du VIIe siècle, fondateur de l'abbaye de Remiremont

Il avait tout ce que le VIIe siècle pouvait offrir à un noble franc : des terres, un rang à la cour, des serviteurs par dizaines. Et pourtant, un jour, Romaric renonça à tout — il affranchit ses serfs, distribua ses biens et monta se perdre dans les Vosges avec un moine nommé Amé. Ensemble, ils fondèrent ce qui deviendrait l’une des plus puissantes abbayes de l’Est de la France : Remiremont.

Un aristocrate à la cour d’Austrasie

Romaric naît vers 580 dans une famille de l’aristocratie franque d’Austrasie — le royaume franc de l’Est, dont la capitale oscille entre Metz et Reims. Il est vraisemblablement apparenté à la cour du roi Théodebert II. C’est un monde brutal : les rois mérovingiens s’entre-tuent, les maires du palais manœuvrent, les alliances se font et se défont au rythme des assassinats.

Romaric y navigue avec l’habileté d’un courtisan. Il possède de vastes domaines, dont le site qui portera plus tard son nom — Romarici mons, le « mont de Romaric », devenu Remiremont. Mais quelque chose le travaille. Les récits hagiographiques évoquent une crise intérieure, une insatisfaction croissante face aux intrigues de la cour. C’est une trajectoire que connaîtront d’autres nobles convertis, comme Saint François d’Assise cinq siècles plus tard — la richesse qui ne suffit plus, le pouvoir qui ne comble pas.

La rencontre avec Amé

Le tournant vient de sa rencontre avec Amé (ou Aimé), un moine de Luxeuil, le grand monastère fondé par Saint Colomban dans les Vosges. Amé est l’un de ces moines irlando-colombaniens qui sillonnent la Gaule au VIIe siècle, porteurs d’un christianisme exigeant, ascétique, missionnaire. Son charisme bouleverse Romaric.

La conversion est radicale. Romaric affranchit ses serfs — un geste spectaculaire dans une société fondée sur le servage. Il distribue une partie de ses terres. Puis, vers 620, il se retire avec Amé sur le mont qui porte son nom, au-dessus de la Moselle. Ensemble, ils fondent un double monastère : une communauté d’hommes et une communauté de femmes, vivant côte à côte selon des règles distinctes.

Ce modèle du double monastère est caractéristique de l’époque mérovingienne. Comme Sainte Bertille à Chelles, les abbesses de Remiremont gouverneront une institution puissante, dotée de terres considérables et d’une influence politique réelle.

Remiremont, une abbaye dans les nuages

L’abbaye que fondent Romaric et Amé est perchée sur les hauteurs des Vosges — un choix qui dit tout de leur spiritualité. Ils veulent la rigueur, l’isolement, la proximité du ciel. Les premières moniales pratiquent ce qu’on appelle la laus perennis — la louange perpétuelle : des équipes se relaient jour et nuit pour que la prière ne s’arrête jamais. Une chaîne d’oraison ininterrompue, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Romaric survit à Amé et gouverne la communauté pendant plusieurs années. Il meurt vers 653, vénéré comme un saint par ses moines et par les populations vosgiennes. L’abbaye de Remiremont connaîtra un destin extraordinaire : au fil des siècles, elle deviendra un chapitre de dames nobles, l’un des plus prestigieux d’Europe, jusqu’à la Révolution.

La ville de Remiremont, née à l’ombre de l’abbaye, porte encore dans son nom la mémoire du courtisan devenu ermite. De Romarici mons à Remiremont, quinze siècles n’ont pas effacé l’empreinte du noble qui préféra la montagne au palais.

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Le saviez-vous ?

  • L’abbaye de Remiremont pratiquait la laus perennis, la prière perpétuelle : sept choeurs de moniales se relayaient pour assurer une louange continue, jour et nuit, sans interruption. Ce système, inspiré du monastère d’Agaune en Suisse, faisait de Remiremont un lieu où la prière ne s’arrêtait littéralement jamais.

  • Romaric affranchit ses serfs avant d’entrer au monastère — un acte qui, au VIIe siècle, revenait à renoncer à une part considérable de sa richesse. Plusieurs de ces affranchis le suivirent dans la vie monastique, ce qui montre que sa conversion inspira son entourage autant qu’elle le transforma lui-même.

  • Le chapitre des dames de Remiremont, héritier de l’abbaye fondée par Romaric, devint au Moyen Âge l’un des plus exclusifs d’Europe : pour y être admise, il fallait prouver seize quartiers de noblesse. Ce destin aristocratique aurait sans doute surpris le fondateur, qui avait justement voulu fuir le monde des privilèges.