Saint Silvère — Le pape fils de pape, sacrifié par l'empire

Portrait de saint Silvère, pape romain du VIe siècle, martyr exilé pour sa fidélité au siège

Il était le fils d’un pape — chose possible avant que le célibat des prêtres ne devienne la norme. Élu sur le trône de Pierre en 536, Silvère ne régna que quelques mois avant d’être broyé par la plus redoutable femme de son époque : l’impératrice Théodora de Constantinople. Son histoire ressemble à un thriller politique. Elle finit sur une île déserte.

Un fils de pape sur le trône de Pierre

Silvère naît à Frosinone, dans le Latium, au début du VIe siècle. Son père, Hormisdas, fut pape de 514 à 523 — Silvère ayant été conçu avant l’ordination de son père, cette situation n’avait rien de scandaleux. Le jeune homme grandit dans les cercles ecclésiastiques romains et gravit les échelons du clergé.

En juin 536, le pape Agapet Ier meurt à Constantinople. Le roi ostrogoth Théodat, qui contrôle encore l’Italie, impose Silvère comme successeur. C’est un choix politique : Théodat veut un pape docile face à la menace byzantine. Mais Silvère n’est le pantin de personne — et c’est précisément ce qui causera sa perte.

Le piège de Théodora

À Constantinople, l’empereur Justinien rêve de reconquérir l’Occident. Son général Bélisaire marche sur Rome. Mais c’est l’impératrice Théodora qui tire les ficelles dans l’ombre. Ancienne actrice et courtisane devenue la femme la plus puissante du monde, Théodora protège les monophysites — ces chrétiens d’Orient qui ne reconnaissent qu’une seule nature au Christ, divine. Elle veut que le pape réhabilite Anthime, un patriarche monophysite déposé par le prédécesseur de Silvère.

Silvère refuse. Pour lui, la question est théologique, non négociable. Les conciles ont tranché : le Christ possède deux natures, divine et humaine. Revenir sur cette position serait trahir la foi de Saint Léon le Grand, dont le fameux Tome avait fixé la doctrine un siècle plus tôt.

Théodora ne supporte pas le refus. Elle ourdit un complot. De fausses lettres sont fabriquées, accusant Silvère de trahison envers Bélisaire — prétendument, le pape aurait offert d’ouvrir les portes de Rome aux Goths. En mars 537, Bélisaire convoque Silvère dans son palais. Le pape arrive en habits pontificaux. On le dépouille de ses vêtements, on lui passe une bure de moine. En quelques minutes, le vicaire du Christ est devenu un prisonnier.

L’exil et la mort

Silvère est d’abord envoyé en Lycie, en Asie Mineure. Justinien, pris de scrupules, ordonne un nouveau procès. Mais Théodora veille. Silvère est remis entre les mains de son successeur — Vigile, le pape que Théodora a elle-même installé. Vigile l’expédie sur l’île de Palmarola, un rocher volcanique au large du Latium.

C’est là que Silvère meurt, le 20 juin 537 — probablement de faim et de mauvais traitements. Il a régné moins d’un an. L’histoire officielle parlera pudiquement d' »abdication ». Mais la tradition chrétienne n’a pas oublié. Silvère est vénéré comme martyr : un homme qui choisit de mourir plutôt que de plier sa conscience devant le pouvoir.

Le saviez-vous ?

  • Silvère est l’un des très rares papes dont le père fut également pape. Son père Hormisdas avait été marié avant son ordination — pratique courante dans l’Église des premiers siècles. Le pape Saint Calixte Ier, au IIIe siècle, était quant à lui un ancien esclave.

  • L’île de Palmarola, où Silvère mourut, fait partie de l’archipel des îles Pontines, au large de la côte italienne. Aujourd’hui inhabitée, elle est un paradis pour les plongeurs. Rien ne rappelle qu’un pape y rendit son dernier souffle, affamé et oublié de tous.

  • L’impératrice Théodora, qui causa la chute de Silvère, est elle-même vénérée comme sainte dans l’Église orthodoxe. L’histoire offre parfois ces ironies vertigineuses : le bourreau de l’un est la sainte de l’autre.