Saint Yves — L'avocat des pauvres, patron des juristes

Un dicton breton affirme : « Saint Yves est breton, avocat mais pas voleur, chose admirable au peuple. » En huit siècles, la blague n’a pas pris une ride. Mais derrière la plaisanterie, il y a un homme qui a pris au sérieux une idée folle : que la justice puisse être gratuite, rapide et du côté des faibles.
Le juriste de Tréguier
Yves Hélory naît en 1253 à Minihy-Tréguier, en Bretagne. Sa famille est de petite noblesse. Sa mère, paraît-il, lui répétait : « Mon fils, agis de sorte à devenir un saint. » Le conseil sera suivi à la lettre.
Le jeune Yves fait des études de droit et de théologie à Paris, puis à Orléans — les deux meilleurs centres juridiques du royaume. Il maîtrise le droit canon et le droit civil. À son retour en Bretagne, l’évêque de Rennes le nomme juge ecclésiastique. Il a vingt-quatre ans.
C’est là que commence sa légende. Dans une époque où la justice est lente, corrompue et favorable aux riches, Yves fait tout le contraire. Il rend ses jugements rapidement, refuse les pots-de-vin, et quand les pauvres ne peuvent pas payer un avocat, il les défend lui-même. Gratuitement. Comme Saint Louis, qui rendait la justice sous un chêne à Vincennes, Yves installe son tribunal sous un chêne à Tréguier, accessible à tous.
Le prêtre qui vivait comme un pauvre
En 1284, Yves est ordonné prêtre. Il cumule alors deux fonctions : juge ecclésiastique et curé de paroisse. La charge est écrasante, mais il y ajoute volontairement une troisième mission : nourrir et héberger les miséreux.
Il transforme son manoir familial en hospice. Il y accueille les orphelins, les malades, les sans-abri. Il mange la même nourriture que ses pauvres — du pain, des légumes, de l’eau. Sous sa robe de prêtre, il porte un cilice. Ses paroissiens le voient parfois pieds nus en plein hiver.
Sa méthode de conciliation est célèbre. Avant chaque procès, il tente de réconcilier les parties. Il invite le plaignant et l’accusé à sa table, les fait manger ensemble et les pousse à trouver un accord. Quand la médiation échoue, il tranche. Mais il préfère toujours la paix au verdict.
Patron des avocats et de la Bretagne
Yves meurt le 19 mai 1303, à cinquante ans, épuisé par les jeûnes et le travail. Sa canonisation, en 1347, donne lieu à l’un des procès les plus documentés du Moyen Âge : cent soixante témoins déposent sous serment. Tous disent la même chose — cet homme était juste.
Il devient le patron des avocats, des juristes, des notaires et de la Bretagne. Saint Thomas More, deux siècles plus tard, chancelier d’Angleterre, partagera cette même conviction que la justice et la conscience ne se négocient pas — et en mourra, lui aussi.
Aujourd’hui, le « pardon de Saint Yves » à Tréguier, chaque année autour du 19 mai, rassemble des milliers de pèlerins et des délégations de barreaux du monde entier. Les avocats viennent en robe, défilent dans les rues et assistent à une messe où l’on prie pour que la justice reste du côté des petits. Huit siècles après sa mort, le message n’a rien perdu de son urgence.
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Le saviez-vous ?
- Le procès de canonisation de Saint Yves, en 1330, est l’un des mieux conservés des archives médiévales. Les témoignages sont d’une précision saisissante : on y apprend qu’il dormait sur une natte de paille avec une pierre pour oreiller et qu’il partageait son repas avec les rats plutôt que de les chasser.
- Le célèbre dicton « Sanctus Ivo erat Brito, advocatus et non latro, res miranda populo » (Saint Yves était breton, avocat et pas voleur, chose étonnante pour le peuple) circule depuis le XIVe siècle. Les avocats le citent avec humour lors du pardon de Tréguier.
- Yves est l’un des rares saints à être honoré par le monde juridique laïque. À la faculté de droit de Paris, une statue le représente. Plusieurs barreaux d’Amérique latine l’ont adopté comme patron, preuve que la figure de l’avocat des pauvres parle au-delà des frontières et des époques.