Sainte Adélaïde — L'impératrice qui régna deux fois et pardonna

Elle fut princesse à six ans, reine à seize, veuve à dix-neuf, prisonnière à vingt, impératrice à vingt et un. La vie d’Adélaïde de Bourgogne ressemble à un roman médiéval — sauf que tout est vrai. Dans un Xe siècle brutal, cette femme traversa chaque épreuve avec une ténacité qui forcerait l’admiration même de Sainte Clotilde, l’autre grande reine chrétienne de l’histoire franque.
Une princesse dans la tourmente
Adélaïde naît vers 931, fille du roi Rodolphe II de Bourgogne. À six ans, elle perd son père. À seize, on la marie à Lothaire, roi d’Italie. Trois ans plus tard, Lothaire meurt — empoisonné, murmure-t-on, par Bérenger II d’Ivrée, qui s’empare du trône. Bérenger veut forcer Adélaïde à épouser son fils pour légitimer son pouvoir. Elle refuse.
Ce refus lui coûte cher. Bérenger la fait enfermer dans une forteresse au bord du lac de Garde. Les conditions sont atroces : on lui rase la tête, on la frappe, on la prive de nourriture. Mais Adélaïde ne cède pas. Après quatre mois de captivité, elle s’évade — selon la légende, en creusant un tunnel avec l’aide d’un moine fidèle. Elle envoie alors un appel à l’aide au-delà des Alpes, au roi de Germanie : Otton Ier.
L’alliance qui forgea un empire
Otton descend en Italie avec son armée. Il libère Adélaïde, défait Bérenger, et — la politique médiévale ne s’embarrasse pas de longs préliminaires — l’épouse à Pavie en 951. C’est un mariage d’État, certes, mais aussi une vraie alliance. Adélaïde et Otton partagent la même vision : unifier l’Europe chrétienne sous une autorité impériale forte. En 962, ils sont couronnés ensemble empereur et impératrice par le pape à Rome.
Adélaïde n’est pas une figure décorative. Elle cosigne des diplômes impériaux, intervient dans les nominations ecclésiastiques, conseille son mari sur les affaires d’Italie qu’elle connaît mieux que quiconque. Quand Otton meurt en 973, elle assure la transition avec son fils Otton II. Mais les relations mère-fils se dégradent, notamment sous l’influence de la belle-fille d’Adélaïde, l’impératrice byzantine Théophano. Adélaïde est écartée du pouvoir, humiliée.
Deux régences et une retraite monastique
Retournement spectaculaire : Otton II meurt brusquement en 983, à vingt-huit ans. Son fils, Otton III, n’a que trois ans. Théophano assure la régence, mais quand elle meurt à son tour en 991, c’est Adélaïde, à soixante ans, qui reprend les rênes de l’Empire. Régente pour la deuxième fois de sa vie, elle gouverne avec sagesse jusqu’à la majorité de son petit-fils.
Puis elle se retire. Les dernières années d’Adélaïde sont consacrées aux fondations monastiques. Elle restaure et dote des abbayes à travers l’Empire — Selz en Alsace, Payerne en Suisse, Peterlingen. Saint Odilon de Cluny, qui rédige sa biographie, la décrit comme une femme d’une générosité sans calcul, capable de pardonner à ceux qui l’avaient trahie.
Elle meurt le 16 décembre 999, à la veille de l’an mil, dans son monastère de Selz. L’Europe qu’elle laisse est plus stable qu’elle ne l’avait trouvée — ce qui, pour le Xe siècle, tient presque du miracle.
Le saviez-vous ?
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Sainte Adélaïde est l’une des rares femmes de l’histoire médiévale à avoir exercé la régence impériale à deux reprises. Elle gouverna effectivement le Saint-Empire romain germanique pour son fils puis pour son petit-fils, à des époques où les femmes étaient rarement admises au pouvoir politique.
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Le monastère de Selz en Alsace, où Adélaïde mourut et fut enterrée, devint un lieu de pèlerinage important au Moyen Âge. Hélas, il fut détruit pendant la guerre de Trente Ans et il n’en reste aujourd’hui que des vestiges archéologiques.
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Son biographe, Saint Odilon de Cluny, rapporte qu’Adélaïde nourrissait personnellement les pauvres à sa table et qu’elle racheta de ses deniers un grand nombre de captifs. Elle insista pour que même ses ennemis — y compris la famille de Bérenger qui l’avait emprisonnée — soient traités avec clémence.