Sainte Etheldrede — La reine vierge qui fonda le monastère d'Ely

Deux fois mariée, deux fois reine, et pourtant vierge jusqu’à la mort : l’histoire d’Etheldrede défie toutes les conventions de son époque. Dans l’Angleterre du VIIe siècle, cette princesse anglo-saxonne transforma un refus obstiné en acte fondateur — celui du plus puissant monastère de l’est de l’Angleterre.
Princesse entre deux royaumes
Etheldrede — Æthelthryth en vieil anglais — naît vers 636 dans le royaume d’East Anglia. Son père, le roi Anna, est l’un des premiers souverains anglo-saxons convertis au christianisme. Dès l’enfance, Etheldrede manifeste une inclination pour la vie religieuse. Mais elle est princesse, et les princesses servent de monnaie d’échange diplomatique.
Son premier mariage avec Tondberct, un chef local des Fens, tourne court : l’époux meurt après quelques années sans que le mariage ait été consommé, selon la tradition. Etheldrede espère alors se retirer dans un couvent. Mais la politique reprend ses droits. Pour sceller une alliance, on la marie à Ecgfrith, le jeune roi de Northumbrie — le plus puissant royaume d’Angleterre.
Le bras de fer conjugal
Ecgfrith a quinze ans au moment du mariage, Etheldrede une trentaine. Pendant douze ans, elle refuse obstinément de consommer l’union. Le roi, devenu adulte et de plus en plus frustré, sollicite l’aide de Saint Wilfrid, l’archevêque d’York. Mais Wilfrid, contre toute attente, prend le parti d’Etheldrede. Il l’aide même à s’enfuir.
L’épisode est extraordinaire : une reine quitte son mari avec la bénédiction de l’Église. Ecgfrith lance ses cavaliers à sa poursuite. La légende raconte que la marée montante, ou un prodige divin, empêcha les soldats de l’atteindre alors qu’elle se réfugiait sur un promontoire rocheux. Le roi finit par renoncer et se remarie.
La fondation d’Ely
En 672, Etheldrede fonde un monastère double — hommes et femmes — sur l’île d’Ely, au cœur des marécages du Cambridgeshire. Elle en devient abbesse. Celle qui avait été reine vit désormais dans l’austérité : vêtements de laine grossière, un seul repas par jour, prières nocturnes. Bède le Vénérable, notre source principale, note qu’elle ne porta plus jamais de lin après avoir pris le voile.
Elle meurt en 679 d’une tumeur au cou, qu’elle interprète comme une punition pour avoir porté des colliers dans sa jeunesse — un rare moment de doute et d’autocritique. Quand son corps est exhumé seize ans plus tard, il est trouvé intact, et la tumeur apparaît guérie. Ce « miracle » fait d’Ely l’un des grands centres de pèlerinage de l’Angleterre médiévale.
Un héritage inattendu
La cathédrale d’Ely, l’une des plus majestueuses d’Angleterre, s’élève sur l’emplacement du monastère d’Etheldrede. Cambridge, à quelques kilomètres, la vénère comme patronne. Et le mot anglais « tawdry » — qui signifie « clinquant, de mauvais goût » — vient de « St Audrey’s lace » : les rubans de pacotille vendus à la foire annuelle de Sainte Etheldrede (Audrey étant la forme populaire de son nom).
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Le saviez-vous ?
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Le mot anglais « tawdry » (vulgaire, de mauvais goût) est une déformation de « Saint Audrey ». Lors des foires organisées en l’honneur de la sainte, on vendait des dentelles et rubans si bon marché qu’ils sont devenus synonymes de pacotille.
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L’église Sainte-Etheldrede de Londres, dans le quartier d’Ely Place, est l’une des plus anciennes églises catholiques de la capitale anglaise. C’est aussi l’un des rares édifices à avoir survécu à la fois au Grand Incendie de 1666 et au Blitz de 1940.
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Etheldrede est restée vierge malgré deux mariages, ce que Bède le Vénérable certifie avec insistance. L’évêque Wilfrid, qui l’avait aidée à fuir, en témoigna personnellement — un cas unique dans l’hagiographie médiévale où un témoin direct atteste de la virginité d’une femme mariée.