Sainte Marguerite d'Écosse — La princesse qui civilisa un royaume

Portrait de sainte Marguerite d'Écosse, reine et mère des pauvres au XIe siècle

Elle est née en exil, a grandi en fuite et a échoué sur les côtes d’Écosse après un naufrage. Pourtant, cette princesse sans royaume va transformer un pays entier. Dans une époque où les rois règlent leurs différends à la hache, Marguerite ouvre des écoles, fonde des hôpitaux et discute théologie avec des évêques. Son mari, le rude Malcolm III, roi guerrier qui ne sait pas lire, la regarde faire avec un mélange de perplexité et d’admiration. Il fait décorer ses livres de reliures d’or — c’est sa façon à lui de dire qu’il a compris.

Une princesse en fuite

Marguerite naît vers 1045, probablement en Hongrie, où sa famille royale anglo-saxonne vit en exil. Son père, Édouard l’Exilé, est l’héritier légitime du trône d’Angleterre, chassé par les invasions danoises. La famille revient en Angleterre en 1057, mais Édouard meurt presque aussitôt. Puis vient 1066 : Guillaume le Conquérant s’empare de la couronne. Marguerite, sa mère et son frère Edgar fuient vers le nord. Leur navire, pris dans une tempête, s’échoue sur la côte écossaise.

Le roi Malcolm III les accueille. Il est veuf, il a besoin d’une alliance, et cette princesse cultivée l’impressionne. Marguerite, qui rêvait d’entrer au couvent, accepte le mariage en 1070. Elle a environ vingt-cinq ans. C’est le début d’une transformation que les chroniqueurs saxons et écossais rapporteront tous — non pas de Marguerite par l’Écosse, mais de l’Écosse par Marguerite.

La reine qui lisait

L’Écosse du XIe siècle est un pays rude. L’Église celtique locale, héritière des traditions de Sainte Élisabeth de Thuringe en matière de charité mais isolée de Rome, observe ses propres rites. Le carême ne commence pas le même jour, le dimanche n’est pas respecté de la même manière, les pratiques liturgiques divergent. Marguerite convoque des synodes, discute pied à pied avec le clergé local, et aligne progressivement les usages écossais sur ceux de Rome. Elle ne brise rien : elle convainc.

Parallèlement, elle fonde des hospices pour les pèlerins, nourrit des orphelins — certaines sources parlent de trois cents enfants qu’elle nourrissait chaque matin avant de prendre elle-même son repas. Elle fait venir des artisans et des marchands d’Angleterre et du continent, encourage les arts et l’éducation. La cour d’Écosse, sous son influence, passe d’un camp militaire à un lieu de culture. Comme Saint Louis le fera deux siècles plus tard en France, Marguerite montre qu’un souverain peut être à la fois pieux et efficace.

Une mort de chagrin

En novembre 1093, Malcolm III et leur fils aîné sont tués à la bataille d’Alnwick, en Angleterre. Marguerite, déjà gravement malade au château d’Édimbourg, apprend la nouvelle de la bouche de son fils Edgar. Elle meurt trois jours plus tard, le 16 novembre. La tradition rapporte qu’elle tenait entre ses mains la Sainte Croix noire — une relique qu’elle avait apportée de Hongrie et qui donnera son nom au palais de Holyrood (« Holy Rood », la Sainte Croix).

Canonisée en 1250 par le pape Innocent IV, Marguerite est proclamée patronne de l’Écosse en 1673. Sainte Hedwige, duchesse de Silésie et grande-tante de Sainte Élisabeth, partage avec elle ce destin de souveraine étrangère qui transforme sa terre d’adoption par la charité et l’intelligence.

Le saviez-vous ?

  • L’un des livres de prières de Marguerite — un évangéliaire enluminé du XIe siècle — a survécu jusqu’à nos jours. Il est conservé à la Bodleian Library d’Oxford. Selon la légende, il tomba un jour dans une rivière et fut retrouvé intact, les pages à peine humides. Les historiens y voient l’un des plus anciens manuscrits liés à la couronne d’Écosse.

  • Marguerite et Malcolm eurent huit enfants, dont trois devinrent rois d’Écosse (Edgar, Alexandre Ier et David Ier). David Ier, en particulier, poursuivit l’œuvre de sa mère avec une telle énergie que les historiens parlent d’une « révolution davidienne » qui transforma définitivement les institutions écossaises.

  • La chapelle Sainte-Marguerite, dans l’enceinte du château d’Édimbourg, est le plus ancien bâtiment encore debout de toute l’Écosse. Construite vers 1130 par son fils David Ier, elle mesure à peine cinq mètres de large — un écrin minuscule pour une reine qui changea un pays.