Bienheureux Amédée IX — Le duc épileptique que la Savoie vénéra

Portrait du bienheureux Amédée IX, duc de Savoie charitable du XVe siècle

Savoie, 1471. Un duc meurt à trente ans, usé par l’épilepsie et les intrigues de cour. Ses sujets, au lieu de l’oublier, commencent immédiatement à le vénérer. Amédée IX de Savoie est un cas rare dans l’histoire : un prince souverain que la maladie empêchait de gouverner, mais que la charité rendit inoubliable. On ne l’appelle pas « le Grand » ni « le Conquérant » — on l’appelle « le Bienheureux ».

Un prince fragile sur un trône puissant

Amédée naît le 1er février 1435 à Thonon-les-Bains. Il est le fils du duc Louis Ier de Savoie et d’Anne de Lusignan, princesse de Chypre. La maison de Savoie est alors l’une des plus puissantes d’Europe — elle contrôle un territoire qui s’étend des Alpes à la Méditerranée, du Piémont au pays de Vaud.

Mais Amédée est frappé dès l’enfance par l’épilepsie. Au XVe siècle, cette maladie est mal comprise, souvent attribuée à une possession démoniaque ou à une malédiction divine. Pour un héritier de duché, c’est une catastrophe politique. Un prince qui tombe en convulsions en plein conseil ne peut pas diriger un État. Les courtisans murmurent, les voisins guettent.

En 1452, à dix-sept ans, Amédée épouse Yolande de France, fille du roi Charles VII et soeur du futur Louis XI. Le mariage est politique — il scelle l’alliance entre la Savoie et la couronne de France — mais le couple développe une entente véritable. Yolande, femme de caractère, comprend vite qu’elle devra compenser les absences de son mari.

Gouverner depuis la maladie

Amédée succède à son père en 1465. Il a trente ans et sa santé est précaire. Les crises d’épilepsie se multiplient, le laissant parfois prostré pendant des jours. Le pouvoir réel passe progressivement entre les mains de Yolande, qui gouverne avec une poigne que son beau-frère Louis XI, roi de France, surveille avec méfiance.

Mais Amédée, dans les intervalles de lucidité, impose sa marque. Et cette marque, c’est la charité. Il distribue des sommes considérables aux pauvres, fonde des hospices, visite les malades. On raconte qu’il disait : « Les pauvres sont mes meilleurs médecins ; quand je leur donne, je me sens mieux. » La formule est peut-être apocryphe, mais elle résume l’homme.

Ce n’est pas de la charité de façade. Les comptes du duché montrent des dépenses sociales inhabituellement élevées. Amédée utilise les revenus de l’État pour financer des institutions de secours que la Savoie ne connaissait pas avant lui. Dans un siècle où les princes bâtissent des châteaux et lèvent des armes, lui construit des hôpitaux.

L’épilepsie comme chemin spirituel

Le rapport d’Amédée à sa maladie fascine ses contemporains. Au lieu de la cacher — comme le font la plupart des nobles atteints — il l’intègre à sa vie spirituelle. Il voit dans ses souffrances une forme de participation aux souffrances du Christ. Ce n’est pas du masochisme : c’est une manière de donner un sens à ce qui, autrement, ne serait que dégradation.

Les intrigues de cour ne l’épargnent pas. Son beau-frère Louis XI tente de le faire déclarer inapte pour mettre la Savoie sous tutelle française. Des factions nobiliaires complotent pour le destituer. Amédée navigue dans ces eaux dangereuses avec l’aide de Yolande, qui se révèle une politique redoutable.

Il meurt le 30 mars 1472 à Verceil, épuisé par la maladie à seulement trente-sept ans. Sa mort plonge la Savoie dans une crise de succession, mais sa mémoire, elle, est immédiatement célébrée. Le peuple l’appelle « le Bienheureux » bien avant que Rome ne confirme ce titre.

Sa béatification officielle interviendra en 1677 par le pape Innocent XI, plus de deux siècles après sa mort — mais la dévotion populaire n’avait jamais attendu l’approbation de Rome.

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Le saviez-vous ?

  • Amédée IX est l’un des très rares souverains européens à avoir été béatifié. Parmi les princes médiévaux honorés par l’Église, on compte Saint Louis roi de France et Saint Edouard le Confesseur roi d’Angleterre, mais un duc béatifié pour sa charité et non pour une croisade ne trouve guère d’équivalent.

  • Son épouse Yolande de France, sœur de Louis XI, gouverna effectivement la Savoie pendant les crises d’Amédée. Après sa mort, elle devint régente pour leur fils, mais fut renversée par une conspiration nobiliaire et mourut en 1478, six ans après son mari.

  • L’épilepsie d’Amédée IX a fait de lui le patron officieux des épileptiques dans la tradition savoyarde. Des pèlerins venaient prier sur sa tombe à Verceil pour obtenir la guérison de cette maladie, considérée au Moyen Âge comme le « haut mal » ou « mal sacré ».