Bienheureux Charles le Bon — Tué pour avoir nourri les pauvres

Portrait du bienheureux Charles le Bon, comte de Flandre martyr du XIIe siècle

Le 2 mars 1127, un prince est poignardé en pleine prière dans l’église Saint-Donatien de Bruges. Son crime ? Avoir fixé le prix du pain pour empêcher les spéculateurs d’affamer le peuple. Charles le Bon est l’un des rares souverains médiévaux dont la mort fut directement causée par sa générosité.

Un prince entre deux mondes

Charles naît vers 1083, fils du roi Knut IV de Danemark et d’Adele de Flandre. Par son père, il descend des Vikings convertis au christianisme. Par sa mère, il est le petit-fils de Robert le Frison, comte de Flandre. Son père est assassiné en 1086, quand Charles n’a que trois ans. L’enfant est envoyé en Flandre, où il grandit à la cour de son grand-père maternel.

Cette double héritage — danois et flamand, nordique et continental — forge un personnage singulier. Charles participe à la première croisade en 1107, se bat courageusement, mais revient sans gloire particulière. En 1119, il devient comte de Flandre, l’un des fiefs les plus riches et les plus convoités d’Europe.

Le comte qui refusa la couronne

On lui proposa la couronne de Jérusalem en 1123. Charles déclina. On évoqua aussi son nom pour la couronne impériale. Il refusa encore. Ces refus surprirent ses contemporains, mais ils révèlent un trait de caractère essentiel : Charles ne cherchait pas le pouvoir pour le pouvoir. Il voulait bien gouverner la Flandre, rien de plus.

Et il la gouverna avec une rigueur rare. Il réorganisa la justice, protégeait les paysans contre les exactions des seigneurs locaux et imposait une discipline stricte à sa propre cour. Le chroniqueur Galbert de Bruges, témoin direct des événements, dressa de lui un portrait saisissant : un homme pieux mais pragmatique, généreux mais ferme, qui marchait pieds nus vers l’église tout en sachant manier l’épée.

La famine de 1125 et le prix du pain

L’hiver 1124-1125 est terrible. Une famine frappe la Flandre. Les prix flambent. Des marchands et des propriétaires terriens, dont la puissante famille des Erembald, stockent les céréales pour faire monter les cours. Charles intervient avec une audace frontale : il fixe le prix du pain, oblige les accapareurs a vendre leurs stocks et organise des distributions de nourriture.

Ces mesures le rendent immensément populaire auprès du peuple. Mais elles lui valent la haine mortelle des profiteurs. La famille Erembald, dont Charles avait de surcroît révélé les origines serves — un déshonneur social terrible au XIIe siècle — décide de l’éliminer.

L’assassinat de Saint-Donatien

Le matin du 2 mars 1127, Charles est agenouillé dans la tribune de l’église Saint-Donatien de Bruges. Il distribue des aumônes, comme chaque jour. Bertulf, prévôt de Saint-Donatien et chef du clan Erembald, a tout organisé. Des hommes armés se glissent dans l’église. Ils frappent Charles à la tête, puis l’achèvent à coups d’épée. Le comte meurt en prière, la main encore tendue vers un pauvre.

Le récit de Galbert de Bruges, l’un des premiers reportages de l’histoire médiévale, décrit la stupeur de la population, puis la révolte populaire qui s’ensuivit. Les assassins furent poursuivis, assiégés dans la tour de l’église, et exécutés. Le roi de France Louis VI lui-même intervint pour rétablir l’ordre en Flandre.

Un bienheureux politique

Charles fut vénéré comme martyr presque immédiatement après sa mort. Son culte, reconnu par l’Église, fait de lui l’un des rares bienheureux dont la sainteté repose essentiellement sur l’exercice juste du pouvoir politique. Il ne fonda pas d’ordre religieux, n’eut pas de visions mystiques, ne fit pas de miracles. Il gouverna avec justice et mourut pour avoir défendu les faibles contre les puissants.

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Le saviez-vous ?

  • Le chroniqueur Galbert de Bruges tenait un journal quasi quotidien des événements de 1127. Son récit est considéré comme l’un des premiers exemples de journalisme avant la lettre dans l’histoire européenne.
  • Charles le Bon marchait pieds nus jusqu’à l’église, même en hiver, et distribuait chaque jour des aumônes en personne. Un comte de Flandre — l’un des hommes les plus riches d’Europe — qui se conduit en pénitent : le contraste frappait ses contemporains.
  • On proposa à Charles la couronne du royaume de Jérusalem en 1123. S’il avait accepté, l’histoire des croisades aurait été profondément différente. Il préféra sa Flandre.