Saint Anselme de Cantorbéry — Le moine qui voulut prouver Dieu

Portrait de saint Anselme de Cantorbéry, bénédictin du XIe siècle, père de la théologie scolastique

Imaginez un moine du XIe siècle, enfermé dans sa cellule, qui décide de prouver l’existence de Dieu sans ouvrir la Bible. Pas de miracle, pas de révélation : rien que la logique pure. Cet homme s’appelle Anselme, et son pari intellectuel occupe encore les philosophes mille ans plus tard.

D’Aoste à l’abbaye du Bec

Anselme naît en 1033 à Aoste, au pied des Alpes. Son père, seigneur lombard, le destine à une carrière politique. Mais le jeune homme, fasciné par la vie monastique, quitte l’Italie à vingt-trois ans et traverse la France. Il aboutit à l’abbaye du Bec, en Normandie, attiré par la réputation de son maître, Lanfranc.

Au Bec, Anselme trouve sa vocation. Il devient moine, puis prieur, puis abbé. C’est là qu’il rédige le Proslogion, un texte bref qui va faire trembler la philosophie. Son argument est vertigineux : si nous pouvons concevoir « un être tel que rien de plus grand ne puisse être pensé », alors cet être existe nécessairement, car exister est plus grand que ne pas exister. C’est ce qu’on appelle la preuve ontologique. Descartes, Leibniz, Hegel la reprendront. Kant tentera de la réfuter. Le débat n’est toujours pas clos.

La formule qui résume toute sa pensée tient en trois mots latins : fides quaerens intellectum — la foi cherchant l’intelligence. Pour Anselme, croire et penser ne s’opposent pas. Comme Saint Augustin, dont il hérite la tradition platonicienne, il est convaincu que la raison peut éclairer la foi sans la remplacer.

L’archevêque malgré lui

En 1093, Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, le nomme archevêque de Cantorbéry. Anselme ne veut pas du poste — il faut littéralement lui forcer la crosse dans la main. Il a soixante ans, il préfère la contemplation au pouvoir. Le voilà à la tête de l’Église d’Angleterre.

Le conflit est immédiat. Guillaume le Roux considère l’Église comme une source de revenus et veut nommer lui-même les évêques. Anselme refuse. Il est exilé une première fois. Le roi meurt, son successeur Henri Ier rappelle Anselme, mais la querelle des investitures reprend de plus belle. Nouvel exil. Ce moine contemplatif se révèle un adversaire implacable : il ne cède sur rien, néanmoins il ne prend jamais les armes. Sa seule arme est le droit canon.

Un compromis est finalement trouvé en 1107. Anselme rentre à Cantorbéry, épuisé. Il meurt le 21 avril 1109, à soixante-seize ans. Saint Thomas d’Aquin, deux siècles plus tard, reprendra son projet d’alliance entre foi et raison, mais avec les outils d’Aristote plutôt que ceux de Platon.

Un penseur toujours vivant

Anselme est proclamé Docteur de l’Église en 1720 — six siècles après sa mort, ce qui dit quelque chose de la lenteur avec laquelle on mesure certaines grandeurs. Les bénédictins, dont il était membre, le vénèrent comme l’un de leurs plus grands intellectuels.

Aujourd’hui, dans les facultés de philosophie du monde entier, la preuve ontologique reste un passage obligé. On peut la juger géniale ou fallacieuse, mais on ne peut pas l’ignorer. Ce moine qui voulait simplement comprendre ce qu’il croyait a inventé un exercice de pensée qui résiste à tous les siècles.

Le saviez-vous ?

  • La nomination d’Anselme comme archevêque fut si forcée que les évêques présents durent lui ouvrir les doigts un par un pour y placer la crosse pastorale. Il résistait physiquement à sa propre consécration.
  • Le Proslogion a d’abord porté un autre titre : Fides quaerens intellectum. Anselme l’a changé parce qu’il trouvait le premier titre trop personnel. Le texte fait moins de trente pages, mais il a généré des milliers de commentaires.
  • Anselme est le premier à avoir formulé la théorie dite de la « satisfaction » pour expliquer pourquoi Dieu s’est fait homme (Cur Deus homo). Cette théorie, contestée aujourd’hui, a dominé la théologie occidentale pendant huit siècles.