Saint Fiacre — Le moine patron des jardiniers et des taxis

Si vous hélez un taxi à Paris, vous invoquez — sans le savoir — un moine irlandais du VIIe siècle qui cultivait son potager en Brie. Le mot « fiacre » désigne les premières voitures de louage parisiennes, qui stationnaient devant l’Hôtel Saint-Fiacre, rue Saint-Martin. Et le saint en question est un ermite qui traçait des sillons miraculeux avec son bâton. Des choux de Brie aux chauffeurs de taxi, le parcours de Saint Patrick n’est pas le seul à montrer que les moines irlandais avaient le don de laisser leur empreinte partout où ils passaient.
Un Irlandais en terre de Brie
Fiacre — Fiachra en gaélique — naît en Irlande au début du VIIe siècle. Comme beaucoup de moines insulaires de cette époque, il quitte son île pour la peregrinatio, cet exil volontaire qui conduit des centaines de religieux irlandais et écossais à évangéliser le continent européen. Fiacre débarque en Gaule et se présente à l’évêque de Meaux, saint Faron, qui lui accorde un terrain dans la forêt de Breuil, en Brie.
L’évêque pose une condition : Fiacre pourra défricher autant de terre qu’il parviendra à entourer d’un fossé en une journée. La légende raconte que le moine trace un sillon avec son bâton de marche — et la terre s’ouvre d’elle-même sur son passage. En quelques heures, il délimite un domaine considérable. Faron, impressionné, confirme la donation. Fiacre y établit un ermitage et un jardin qui deviendra célèbre.
Le jardinier et le guérisseur
Ce jardin n’est pas un simple potager de subsistance. Fiacre y cultive des plantes médicinales et nourricières avec un soin qui force l’admiration des paysans voisins. Les malades affluent. On vient le consulter pour des fièvres, des plaies, des tumeurs. Le moine soigne, nourrit, héberge — mais refuse absolument de laisser entrer les femmes dans son ermitage. Cette règle, typique du monachisme celtique le plus strict, lui survivra : pendant des siècles, les femmes n’auront pas accès au sanctuaire de Saint-Fiacre-en-Brie.
Fiacre incarne un type de sainteté très concret : les mains dans la terre, la prière au rythme des saisons, le soin par les simples. Comme Saint Benoît, qui avait fait du travail manuel une forme de prière (« Ora et labora »), le moine irlandais ne sépare pas la contemplation de l’action. Son jardin est à la fois une pharmacie, un réfectoire et un oratoire.
Du potager au taxi parisien
Fiacre meurt vers 670. Son ermitage devient un lieu de pèlerinage, puis un prieuré prospère. Au Moyen Âge, Saint-Fiacre-en-Brie attire des foules considérables. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, s’y rend en pèlerinage en 1641 pour demander la guérison de son fils.
Mais c’est au XVIIe siècle que le nom de Fiacre prend un tournant inattendu. En 1640, un entrepreneur parisien nommé Nicolas Sauvage installe sa première station de voitures de louage rue Saint-Martin, devant l’Hôtel Saint-Fiacre. Les Parisiens prennent l’habitude d’appeler ces véhicules des « fiacres » — et le nom reste. Quand les automobiles remplaceront les calèches, le mot « taxi » prendra le relais, mais les chauffeurs garderont Saint Fiacre comme patron.
Aujourd’hui, Fiacre protège donc à la fois les jardiniers, les maraîchers, les fleuristes et les chauffeurs de taxi — un double patronage unique dans le calendrier des saints, qui relie la terre qu’il cultivait aux rues qu’il n’a jamais connues.
Découvrez aussi Saint François Xavier.
Le saviez-vous ?
-
Le village de Saint-Fiacre-en-Brie, en Seine-et-Marne, porte encore son nom. L’église paroissiale conserve un reliquaire et accueille chaque année, le 30 août, un pèlerinage de jardiniers professionnels venus de toute l’Île-de-France.
-
L’interdiction faite aux femmes d’entrer dans le sanctuaire de Saint-Fiacre était si stricte qu’Anne d’Autriche elle-même, lors de son pèlerinage de 1641, dut prier à l’extérieur de la chapelle. Même la reine de France ne pouvait pas franchir le seuil.
-
Le mot « fiacre » pour désigner une voiture à cheval s’est exporté dans plusieurs langues européennes. En allemand, un Fiaker désigne encore aujourd’hui les calèches touristiques de Vienne — preuve que le moine irlandais du VIIe siècle a marqué le vocabulaire bien au-delà des frontières françaises.