Saint Fulbert de Chartres — Le savant qui rebâtit une cathédrale

Portrait de saint Fulbert, évêque écolâtre de Chartres du XIe siècle

La nuit du 7 septembre 1020, Fulbert voit le ciel rougir au-dessus de Chartres. Sa cathédrale brûle. L’œuvre de ses prédécesseurs part en fumée. Un homme ordinaire se serait effondré. Fulbert, lui, retrousse ses manches et commence à écrire des lettres — à des rois, des ducs, des évêques. Il va mendier pierre par pierre la plus belle cathédrale de France.

Le fils de personne devenu maître de l’Europe

On ignore presque tout des origines de Fulbert. Né vers 960, probablement dans le nord de la France, il est d’extraction modeste — certains le disent fils de serf. Ce qui est certain, c’est qu’il étudie à Reims sous la direction de Gerbert d’Aurillac, le futur pape Sylvestre II, l’un des esprits les plus brillants du Xe siècle. De ce maître, qui sera élu pape en 999, Fulbert hérite le goût de la science, de la médecine et des mathématiques autant que de la théologie.

Vers 990, il s’installe à Chartres et prend la tête de l’école cathédrale. Sous sa direction, celle-ci devient l’un des foyers intellectuels les plus importants d’Europe. On y enseigne les sept arts libéraux — grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, astronomie, musique — avec une rigueur et une ouverture d’esprit que peu d’écoles peuvent revendiquer à l’époque. Des étudiants accourent de toute la chrétienté.

L’évêque malgré lui

En 1006, Fulbert est élu évêque de Chartres. Le savant devient administrateur, le professeur se fait pasteur. La transition n’est pas facile. Fulbert souffre de problèmes de santé chroniques — ses lettres regorgent de plaintes sur ses migraines et ses fièvres. Mais il gouverne son diocèse avec la même rigueur qu’il enseignait la dialectique.

Sa correspondance, l’une des plus riches du XIe siècle, révèle un homme pragmatique et cultivé. Il écrit au roi Robert le Pieux pour défendre les droits de son Église, négocie avec le duc d’Aquitaine, conseille ses anciens élèves devenus évêques à travers l’Europe. Son réseau est celui d’un intellectuel influent dans un monde où le savoir confère un pouvoir réel.

La cathédrale de feu et de pierre

Puis vient la catastrophe de 1020. L’incendie détruit la cathédrale carolingienne de Chartres. Fulbert, déjà âgé et malade, entreprend une reconstruction monumentale. Il écrit au roi de France, au duc de Normandie, au roi d’Angleterre Knut le Grand. Les dons affluent de toute l’Europe. C’est un élan de solidarité chrétienne comme on en voit rarement.

La cathédrale que Fulbert commence à bâtir n’est pas celle que l’on visite aujourd’hui — la cathédrale gothique actuelle date du XIIIe siècle. Mais la crypte, la plus grande de France, est en grande partie son œuvre. Et c’est sur les fondations posées par Fulbert que s’élèvera plus tard le chef-d’œuvre gothique que le monde entier admire. Comme Saint Bernard de Clairvaux, qui un siècle plus tard inspirera une révolution architecturale cistercienne, Fulbert comprenait que la pierre est un langage de foi.

Il meurt le 10 avril 1028, sans avoir vu sa cathédrale achevée. Ses élèves termineront l’œuvre. Et l’école de Chartres, sous leurs successeurs, deviendra l’un des berceaux de la renaissance du XIIe siècle.

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Le saviez-vous ?

  • Fulbert est l’auteur de plusieurs hymnes en l’honneur de la Vierge Marie qui sont restées dans la liturgie pendant des siècles. Il contribua puissamment au développement du culte marial à Chartres, qui possédait déjà une relique insigne : le « Voile de la Vierge », offert par Charles le Chauve.

  • Sa correspondance compte plus de cent trente lettres, ce qui en fait l’un des corpus épistolaires les plus importants de l’an mil. On y trouve aussi bien des réflexions théologiques que des conseils médicaux — Fulbert pratiquait la médecine et soignait lui-même certains malades.

  • L’école de Chartres qu’il dirigea forma plusieurs générations de penseurs qui influencèrent profondément la philosophie médiévale. Bernard de Chartres, l’un de ses successeurs, forgea la célèbre métaphore : « Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. »