Saint Gaétan de Thiène — Le réformateur confiant en Dieu

Portrait de saint Gaétan de Thiene, fondateur des théatins du XVIe siècle

Rome, 1527. Les lansquenets de Charles Quint déferlent sur la Ville éternelle. Ils pillent, violent, brûlent. Dans cette apocalypse, un prêtre vénitien de cinquante ans refuse de fuir. Gaétan de Thiène reste avec les malades, soigne les blessés, distribue le peu qu’il a. Quand les soldats le torturent pour lui faire révéler où il cache son or, ils ne trouvent rien : cet homme n’a littéralement pas un sou. Toute sa vie tient dans cette scène — un homme désarmé face à la violence, et dont la seule richesse est une confiance absolue en la Providence.

Le juriste qui devint prêtre

Gaétan naît en 1480 à Vicence, dans la République de Venise, au sein d’une famille de la noblesse locale. Brillant étudiant, il obtient un doctorat en droit civil et canonique à Padoue. En 1506, le pape Jules II le nomme protonotaire apostolique — un poste prestigieux à la curie romaine. Le jeune juriste découvre alors de l’intérieur la corruption qui ronge l’Église : le trafic des bénéfices, l’ignorance du clergé, l’abandon des fidèles. Comme Saint François d’Assise trois siècles plus tôt, Gaétan est saisi par le scandale de la distance entre l’Évangile et la réalité.

En 1516, il renonce à ses charges et se fait ordonner prêtre. Il a trente-six ans. Cette conversion tardive est radicale : il quitte le monde du pouvoir pour celui du service.

La fondation des Théatins

À Rome, Gaétan rejoint l’Oratoire de l’Amour divin, un cercle de prêtres et de laïcs désireux de réformer l’Église. Il y rencontre Gian Pietro Carafa, évêque de Chieti (Theate en latin) — un personnage autrement plus ambitieux, qui deviendra le pape Paul IV. Ensemble, en 1524, ils fondent l’Ordre des Clercs réguliers, bientôt appelés « Théatins » d’après le titre épiscopal de Carafa.

Le projet est révolutionnaire dans sa simplicité : des prêtres qui vivent en communauté, célèbrent la liturgie avec soin, prêchent l’Évangile, et surtout ne possèdent rien. Pas de rentes, pas de quêtes, pas de mendicité organisée. Les Théatins s’interdisent même de demander l’aumône. Ils vivent de ce que la Providence leur envoie. C’est un pari insensé dans la Rome des Borgia et des Médicis.

Le sac de Rome

Trois ans après la fondation, le désastre frappe. En mai 1527, les troupes impériales mettent Rome à sac. Pendant des semaines, la ville est livrée à la soldatesque. Les Théatins perdent tout : leur maison, leurs livres, leurs maigres possessions. Gaétan est capturé et torturé. Mais l’épreuve, au lieu de briser l’ordre naissant, le renforce. Gaétan et ses compagnons se réfugient à Venise, puis à Naples, où ils fondent de nouvelles maisons.

À Naples, Gaétan découvre une misère effroyable. Il crée des « monts-de-piété » — des institutions de prêt sans intérêt pour les pauvres, ancêtres du microcrédit –, fonde des hôpitaux, organise l’aide aux nécessiteux. Comme Saint Vincent de Paul un siècle plus tard, il comprend que la charité ne suffit pas : il faut des structures.

L’homme de la Providence

Ce qui distingue Gaétan des autres réformateurs de son temps, c’est cette confiance radicale en la Providence. Quand les Théatins n’ont plus rien à manger, Gaétan prie — et quelqu’un frappe à la porte avec du pain. Quand il faut de l’argent pour un hôpital, il attend — et un donateur anonyme se présente. Ses compagnons s’impatientent parfois de cette passivité apparente. Mais Gaétan tient bon : si l’œuvre est de Dieu, Dieu y pourvoira.

Il meurt à Naples le 7 août 1547, épuisé par quarante ans de service. Sur son lit de mort, on lui propose un matelas plus confortable. Il demande à rester sur la planche de bois qui lui sert de lit. Les Théatins se répandront dans toute l’Europe et formeront des générations de prêtres exemplaires, préparant le terrain à la Réforme catholique.

Le saviez-vous ?

  • Les Théatins ont été surnommés les « prêtres de la Providence » parce qu’ils s’interdisaient non seulement de posséder des biens, mais aussi de mendier. Ils comptaient uniquement sur les dons spontanés. Cette règle, jugée impraticable par beaucoup, a pourtant fonctionné pendant des siècles.
  • Gian Pietro Carafa, cofondateur des Théatins avec Gaétan, devint pape sous le nom de Paul IV en 1555. Mais là où Gaétan était doux et charitable, Carafa se révéla autoritaire et intransigeant, créant l’Index des livres interdits et durcissant l’Inquisition. Les deux cofondateurs incarnaient deux visages très différents de la Réforme catholique.
  • Saint Gaétan est le patron des chercheurs d’emploi et des chômeurs, en raison de sa confiance absolue en la Providence pour subvenir aux besoins matériels. Son intercession est traditionnellement invoquée en cas de difficultés financières.