Saint Jean-Baptiste de La Salle — L'aristocrate qui inventa

Portrait de saint Jean-Baptiste de la Salle, prêtre du XVIIe siècle, fondateur des Frères des Écoles

En 1679, un chanoine de Reims âgé de vingt-huit ans, issu d’une famille de magistrats, héberge chez lui un groupe d’instituteurs crasseux, mal formés et mal payés. Ses proches sont horrifies. Ce geste, qui ressemble à une lubie, va pourtant changer l’histoire de l’éducation en France — et dans le monde. Jean-Baptiste de La Salle est l’homme qui a compris, trois siècles avant Jules Ferry, que l’école gratuite et populaire n’était pas un luxe, mais une nécessité.

Le chanoine qui descendit de son piédestal

Né le 30 avril 1651 à Reims, dans une famille de la haute bourgeoisie de robe, Jean-Baptiste est destiné à l’Église dès le berceau. Chanoine de la cathédrale de Reims à seize ans, prêtre à vingt-sept, docteur en théologie — sa carrière est tracée. Mais une rencontre bouleverse tout. Adrien Nyel, un laïc engage dans l’éducation des pauvres, lui demande de l’aider à ouvrir des écoles gratuites à Reims.

La Salle découvre alors la réalité des maîtres d’école : des hommes sans formation, sans méthode, sans salaire digne, qui enseignent dans des conditions déplorables. Il comprend que le problème n’est pas d’ouvrir des écoles — c’est de former des enseignants. Il invite ces maîtres chez lui, les loge, les nourrit, les forme. Puis il renonce à son canonicat, distribue sa fortune aux pauvres pendant la famine de 1684, et se consacre entièrement à son œuvre.

L’invention de l’école moderne

Ce que La Salle met en place est proprement révolutionnaire. Avant lui, l’enseignement se fait en latin, individuellement — le maître s’occupe d’un élève pendant que les autres attendent. La Salle impose le français comme langue d’enseignement, invente l’enseignement simultané — un maître s’adresse à toute la classe en même temps –, et classe les élèves par niveau. Ce qui nous semble évident aujourd’hui, personne ne l’avait encore mis en pratique à l’époque.

Il fonde les Frères des Écoles chrétiennes, une congrégation religieuse entièrement dédiée à l’enseignement. Les Frères ne sont pas prêtres — La Salle y tient : ils doivent être des enseignants à plein temps, pas des clercs qui enseignent en passant. Il rédige pour eux la Conduite des écoles chrétiennes, un manuel pédagogique d’une précision étonnante qui règle tout, du placement des élèves dans la classe à la manière de corriger les devoirs.

Mais l’innovation la plus audacieuse est la création des « écoles normales » — des écoles pour former les maîtres. Saint Jean Bosco, deux siècles plus tard, reprendra cette intuition en l’adaptant aux enfants des rues de Turin. Saint Vincent de Paul, contemporain de La Salle, partageait la même conviction : les pauvres méritent non pas la charité condescendante, mais des institutions solides.

Le prix de l’innovation

Le succès est immense — et les ennemis aussi. Les maîtres écrivains, corporation qui détient le monopole de l’enseignement de l’écriture, le poursuivent en justice. Le clergé séculier voit d’un mauvais oeil ces religieux laïcs qui lui échappent. Les jansénistes le soupçonnent. À plusieurs reprises, La Salle est destitué, exilé, humilié. Il obéit à chaque fois, sans amertume apparente.

Il meurt le 7 avril 1719, un Vendredi saint, à Saint-Yon près de Rouen. À sa mort, les Frères dirigent des écoles dans toute la France. Aujourd’hui, le réseau lasallien est présent dans quatre-vingts pays et scolarise plus d’un million d’élèves. La Salle est canonisé en 1900 et déclaré patron des éducateurs en 1950.

Le saviez-vous ?

  • La Salle a inventé le concept de la « récréation » — un temps de pause structuré entre les cours, où les enfants jouent sous la surveillance d’un adulte. Avant lui, il n’existait pas de distinction claire entre temps d’enseignement et temps de repos. Ce rythme scolaire, si naturel pour nous, est une création lasallienne.
  • Quand il distribua sa fortune pendant la famine de 1684, ses proches tentèrent de le faire interdire pour folie. Un chanoine fortune qui donne tout aux pauvres et vit avec des instituteurs indigents : pour la bonne société remoise, c’était un scandale.
  • Les Frères des Écoles chrétiennes ont été les premiers à enseigner la lecture par syllabes plutôt que par lettres — une révolution pédagogique qui accélérait considérablement l’apprentissage. La méthode syllabique, encore débattue aujourd’hui dans les écoles françaises, trouve son origine dans les classes de La Salle au XVIIe siècle.