Saint Jean Chrysostome — La Bouche d'Or qui défiait les puissants

Constantinople, an 404. Le patriarche de la plus grande ville de l’Empire romain d’Orient monte pour la seconde fois dans le chariot qui le conduit en exil. Il a dénoncé le luxe de la cour, compare l’impératrice Eudoxie à Jézabel, refusé de se taire quand on le lui ordonnait. On l’envoie mourir au bout du monde, en Arménie. Il a la cinquantaine, le corps use par l’ascèse. Mais sa voix — cette voix qui lui a valu le surnom de « Bouche d’Or » — résonne encore seize siècles plus tard.
Jean Chrysostome, l’orateur d’Antioche
Jean naît vers 349 à Antioche, en Syrie — l’une des métropoles intellectuelles du monde antique. Son père, officier militaire, meurt quand il est enfant. Sa mère, Anthousa, refuse de se remarier pour se consacrer à son éducation. Elle lui offre les meilleurs maîtres, dont le célèbre rhéteur païen Libanios, qui aurait dit en soupirant : « Quel homme les chrétiens nous ont volé ! »
Après des études brillantes, Jean se retire dans les montagnes pour vivre en ermite pendant six ans. L’ascèse est si rigoureuse qu’elle ruine sa santé pour le restant de ses jours. De retour à Antioche, il est ordonné prêtre et commence à prêcher. Le succès est immédiat et massif. Ses homélies attirent des foules considérables. Il commente l’Écriture avec une clarté limpide, une énergie narrative et un sens de la formule qui stupéfient les fidèles comme les lettrés.
C’est à Antioche qu’il gagne le surnom de « Chrysostome » — du grec chrysos (or) et stoma (bouche). L’homme parle comme d’autres respirent, et ce qu’il dit frappe juste.
Patriarche malgré lui
En 397, Jean est nommé patriarche de Constantinople — contre sa volonté, dit la tradition. Il arrive dans une ville où le clergé vit dans le luxe et où la cour impériale mène un train fastueux. Jean vend les ornements somptueux du palais épiscopal pour financer des hôpitaux. Il dénonce la cupidité des riches, l’indifférence aux pauvres, la vanité des femmes de la cour. « Celui qui a deux manteaux et n’en donne pas un n’est pas chrétien », lance-t-il du haut de sa chaire.
Ses prédications font l’admiration du peuple et la fureur des puissants. L’impératrice Eudoxie se sent visée. Saint Basile le Grand et Saint Grégoire de Nazianze, ses prédécesseurs parmi les Pères cappadociens, avaient eux aussi tenu tête au pouvoir — mais Jean va plus loin. Il refuse tout compromis.
Les deux exils de Jean Chrysostome
Un premier exil en 403, organise par ses ennemis au synode du Chêne, provoque une émeute populaire si violente que l’impératrice le rappelle dans les jours qui suivent. Le second exil, en 404, est définitif. Jean est envoyé à Cucuse, en Arménie, puis encore plus loin, vers Pityonte, sur les rives de la mer Noire. Il n’y arrivera jamais. Épuisé par les marches forcées, il meurt le 14 septembre 407 dans la petite ville de Comane, en prononçant ces derniers mots : « Gloire à Dieu en toutes choses. »
Trente ans plus tard, ses reliques sont solennellement ramenées à Constantinople. L’empereur Théodose II s’agenouille devant le cercueil et demande pardon au nom de ses parents.
Jean Chrysostome a laissé plus de sept cents homélies, des commentaires sur presque tous les livres de la Bible, et des traités qui restent des modèles de prédication. Saint Augustin a fondé la théologie occidentale — Jean Chrysostome a façonné celle de l’Orient.
Le saviez-vous ?
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La liturgie la plus célébrée dans le monde orthodoxe s’appelle la « Divine Liturgie de Saint Jean Chrysostome ». Elle est utilisée presque chaque dimanche dans les églises orthodoxes, ce qui fait de Jean l’auteur du texte liturgique le plus récité de l’histoire du christianisme oriental.
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Libanios, le maître païen de Jean à Antioche, est l’un des derniers grands rhéteurs de l’Antiquité. On lui demanda un jour qui devrait lui succéder, et il répondit : « Jean, si les chrétiens ne nous l’avaient pas pris. » L’anecdote est peut-être légendaire, mais elle dit tout de l’éloquence du futur saint.
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Jean Chrysostome est l’un des rares Pères de l’Église vénéré à la fois par les catholiques, les orthodoxes et les anglicans. Sa fête est célébrée le 13 septembre en Occident et le 13 novembre en Orient — un saint œcuménique avant la lettre.