Bienheureuse Bienvenue Bojani — La mystique qui s'élevait

Portrait de la bienheureuse Bienvenue Bojani, mystique dominicaine du XIIIe siècle

Au XIIIe siècle, dans la petite ville de Cividale du Frioul, les voisins d’une certaine Bienvenue Bojani racontent une chose étrange : pendant ses prières, elle quitte le sol. Elle s’élève, doucement, comme si la gravité ne la concernait plus. La mystique de Cividale incarne l’une des figures les plus singulières du tiers-ordre dominicain — une femme dont la foi semblait défier les lois de la nature.

Une fille du Frioul

Bienvenue — Bonaventura en italien — naît en 1254 à Cividale del Friuli, une petite ville du nord-est de l’Italie, aux portes de la Slovénie actuelle. Cividale est alors un centre important du patriarcat d’Aquilée, héritier d’une tradition chrétienne remontant aux premiers siècles. La famille Bojani appartient à la noblesse locale.

Très jeune, Bienvenue manifeste une piété intense. Ses parents la destinent probablement au mariage, comme toutes les filles de bonne famille. Elle refuse. Le conflit avec sa famille dut être rude — on imagine les discussions, la pression, l’incompréhension. Dès l’âge de douze ans, selon les chroniques, elle entre dans le tiers-ordre dominicain — cette branche de l’ordre fondé par Saint Dominique qui permet aux laïcs de vivre selon la spiritualité dominicaine sans entrer au couvent.

La vie d’une tertiaire

Être tertiaire dominicaine au XIIIe siècle, c’est mener une vie de prière et de pénitence dans le monde, sans la clôture monastique. Bienvenue vit chez elle, à Cividale, mais organise sa vie autour de la prière des heures, du jeûne et des œuvres de charité. Elle porte l’habit blanc et noir des dominicaines sous ses vêtements ordinaires.

Cette vie austère est ponctuée d’événements mystiques qui la distinguent de ses soeurs tertiaires. Bienvenue connaît des extases prolongées pendant la prière, des visions et — fait le plus spectaculaire — des lévitations. Les témoins rapportent qu’ils l’ont vue s’élever du sol pendant ses oraisons, parfois pendant de longues minutes.

Les lévitations de Cividale

La lévitation est l’un des phénomènes mystiques les plus documentés et les plus controversés de l’histoire chrétienne. On l’attribue à Saint Joseph de Copertino au XVIIe siècle, à Sainte Thérèse d’Avila au XVIe, et bien avant eux, à Bienvenue Bojani au XIIIe. Pour les croyants, c’est un signe de l’union mystique de l’âme avec Dieu — le corps, libéré de ses attaches terrestres, suit l’âme dans son élan vers le ciel.

Pour les sceptiques, la question est évidemment différente. Mais il est frappant de constater que les témoignages concernant Bienvenue sont nombreux et concordants. Ses voisins, ses soeurs tertiaires, les prêtres de Cividale — tous confirment avoir assisté au phénomène. Dans une petite ville où tout le monde se connaît, la simulation aurait été rapidement détectée.

Ce qui est certain, c’est que Bienvenue vit une intériorité d’une intensité rare. Elle prie des heures durant, jeûne régulièrement, et consacre le reste de son temps aux malades et aux pauvres de Cividale. Sa vie extérieure est d’une simplicité totale — aucun luxe, aucun confort, aucune recherche de notoriété. Les phénomènes mystiques, loin de la rendre orgueilleuse, semblent l’ancrer davantage dans l’humilité.

Une mort douce, un culte vivace

Bienvenue Bojani meurt le 30 octobre 1292, à l’âge de trente-huit ans. Sa mort est paisible, entourée de ses soeurs tertiaires. Le culte se développe immédiatement à Cividale. Son tombeau devient un lieu de pèlerinage local, et on lui attribue des miracles posthumes — guérisons de malades, protections contre les épidémies.

Son culte est confirmé par le pape Innocent XII en 1763, qui lui accorde le titre de « Bienheureuse » — une reconnaissance officielle qui valide cinq siècles de dévotion populaire. Bienvenue n’est pas canonisée (le processus n’a pas abouti), mais elle reste vénérée dans le Frioul et dans l’ordre dominicain.

Le saviez-vous ?

  • La lévitation mystique est attestée chez plus de 200 saints et bienheureux de l’Église catholique. Le cas le plus documenté est celui de Saint Joseph de Copertino (XVIIe siècle), qui lévitait si fréquemment que ses supérieurs lui interdirent de célébrer la messe en public pour éviter les émeutes de curieux.

  • Cividale del Friuli, ville natale de Bienvenue, abrite l’un des plus beaux monuments de l’art lombard : le Tempietto longobardo, un oratoire du VIIIe siècle classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. La ville a une tradition chrétienne bien antérieure à Bienvenue.

  • Le prénom « Bienvenue » (Bonaventura en italien) signifie littéralement « bonne fortune » ou « bon voyage ». C’est aussi le nom de Saint Bonaventure, le grand théologien franciscain contemporain de Bienvenue Bojani. Au XIIIe siècle, ce prénom était un voeu de bonheur pour l’enfant qui le recevait.