Bienheureux Urbain V : le pape d'Avignon qui rêvait de Rome

En 1362, les cardinaux réunis en conclave à Avignon font un choix stupéfiant : ils élisent un homme qui n’est même pas cardinal. Guillaume de Grimoard, humble moine bénédictin, devient pape sous le nom d’Urbain V. Il tentera l’impossible — ramener la papauté à Rome — et échouera. Mais son courage et sa simplicité lui vaudront d’être le seul pape d’Avignon béatifié.
Un moine devenu pape par accident
Guillaume de Grimoard naît en 1310 au château de Grizac, en Lozère. Rien ne le destine à la tiare. Il entre chez les bénédictins, étudie le droit canon à Montpellier et à Toulouse, devient un brillant professeur et un abbé respecté. Quand les cardinaux, incapables de se mettre d’accord entre eux, le choisissent comme compromis, il est en mission diplomatique à Naples. Il apprend la nouvelle avec consternation.
Urbain V garde ses habitudes de moine jusque sur le trône de Pierre. Il porte son habit bénédictin sous les vêtements pontificaux, mange frugalement, et consacre une partie considérable des revenus de la papauté à des oeuvres concrètes.
Le grand retour à Rome
Depuis 1309, les papes résident à Avignon. La ville est confortable, le palais est somptueux, et les cardinaux — français pour la plupart — n’ont aucune envie de bouger. Mais Urbain V est convaincu que la place du pape est à Rome, auprès du tombeau de Saint Pierre.
En 1367, malgré l’opposition féroce de sa cour, il embarque pour l’Italie. Son arrivée à Rome est triomphale. Il restaure les basiliques délabrées, relance la vie culturelle, reçoit même l’empereur byzantin Jean V Paléologue venu négocier l’union des Églises. Pendant trois ans, tout semble possible.
Puis la réalité le rattrape. Les guerres entre factions italiennes rendent Rome dangereuse. Les cardinaux complotent pour rentrer. La maladie frappe sa cour. En 1370, le cœur lourd, Urbain V cède et reprend le chemin d’Avignon. Sainte Brigitte de Suède, qui l’avait supplié de rester, lui aurait prédit qu’il mourrait s’il partait. Il meurt effectivement quelques mois après son retour, le 19 décembre 1370.
Un bâtisseur d’universités
Au-delà du drame romain, Urbain V laisse une empreinte durable dans le domaine de l’éducation. Il fonde ou soutient les universités de Cracovie, Vienne, Orange et Montpellier. Il finance des centaines de bourses pour les étudiants pauvres. Son idée est simple et étonnamment moderne : la formation intellectuelle du clergé est la meilleure arme contre les dérives de l’Église.
Il fait également restaurer l’abbaye du Mont-Cassin, berceau de l’ordre bénédictin fondé par Saint Benoît, et envoie des missionnaires jusqu’en Chine. Pour un pape réputé « prisonnier » d’Avignon, son horizon était d’une ampleur saisissante.
Un pape à contre-courant
Ce qui rend Urbain V attachant, c’est son décalage permanent avec son époque. Dans un monde où les papes vivent en princes, il reste moine. Dans une cour qui s’accroche à Avignon, il veut Rome. Dans une Église qui se replie, il fonde des universités. Il n’a pas réussi à changer le cours de l’histoire — il faudra attendre Grégoire XI pour le retour définitif à Rome —, mais il a montré qu’un autre style de pontificat était possible.
Le saviez-vous ?
- Urbain V est le seul pape de la période avignonnaise (1309-1377) à avoir été béatifié. Sa cause a été ouverte dès le XVe siècle, mais la béatification n’est intervenue qu’en 1870, exactement cinq cents ans après sa mort.
- Quand il fut élu pape, Guillaume de Grimoard n’était même pas cardinal. C’est l’un des rares cas dans l’histoire où un simple moine accède directement à la papauté.
- Il finança la construction de la chapelle Saint-Martial dans le Palais des Papes d’Avignon, dont les fresques de Matteo Giovannetti comptent parmi les chefs-d’œuvre de la peinture médiévale.