Saint François de Sales — L'évêque qui rendit la sainteté

Tout le monde peut devenir saint. Cette idée, qui nous paraît banale, était presque révolutionnaire au XVIe siècle. La sainteté, pensait-on, appartenait aux moines, aux ermites, à ceux qui quittaient le monde. Et puis un jeune évêque savoyard s’est mis à écrire, avec une douceur désarmante, que la femme au marché, le soldat en campagne et le prince à la cour pouvaient, eux aussi, vivre une vie sainte — sans quitter leurs obligations. François de Sales venait d’inventer la spiritualité pour tous.
L’étudiant qui a failli sombrer
François naît le 21 août 1567 au château de Sales, près de Thorens-Glières, dans une famille noble de Savoie. Son père le destine à la magistrature et l’envoie étudier à Paris, puis à Padoue. Le jeune homme est brillant, mais traverse une crise spirituelle profonde. À dix-neuf ans, il est persuadé d’être prédestiné à l’enfer. Cette angoisse — typique des débats théologiques de l’époque entre catholiques et calvinistes — le plonge dans un désespoir qui dure six semaines.
La libération vient d’un acte de confiance absolue : François décide que, même condamné, il aimera Dieu quand même. La crise se dissout. De cette traversée du gouffre, il tirera une conviction qui irrigue toute son œuvre : la foi ne doit pas reposer sur la peur, mais sur l’amour. C’est une leçon que Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, deux siècles plus tard, reformulera dans sa « petite voie ».
La mission du Chablais
Ordonné prêtre en 1593 contre la volonté de son père, François se porte volontaire pour une mission jugée impossible : reconvertir le Chablais au catholicisme. Cette région du sud du lac Léman, passée au calvinisme sous la pression de Genève, est hostile aux prêtres catholiques. Les portes se ferment, les fidèles ne viennent pas.
François invente alors une méthode que personne n’avait encore essayée. Puisque les gens refusent de l’écouter, il va écrire. Chaque semaine, il rédige des feuillets qu’il glisse sous les portes. Ces tracts — les Controverses — sont précis, respectueux, sans insultes. Pas de polémique haineuse, pas de menaces. Juste des arguments, présentés avec clarté et courtoisie. En quatre ans, le Chablais revient massivement au catholicisme. François a prouvé que la plume pouvait plus que l’épée.
L’Introduction à la vie dévote
Nommé évêque de Genève en 1602 — il réside à Annecy, Genève étant calviniste –, François commence à écrire ses lettres de direction spirituelle. L’une de ses correspondantes, Madame de Charmoisy, lui inspire un ouvrage qui va connaître un succès foudroyant : l’Introduction à la vie dévote, publiée en 1609.
Le livre s’adresse aux laïcs. François y explique, avec des images tirées de la vie quotidienne, comment prier, méditer, vivre dans le monde sans se perdre. Le ton est chaleureux, concret, jamais culpabilisant. « Fleurissez là où Dieu vous a plantés », écrit-il. Le livre est traduit dans toute l’Europe et fait de François le maître spirituel le plus lu de son temps.
Avec Jeanne de Chantal, il fonde l’Ordre de la Visitation en 1610, destiné aux femmes que leur santé ou leur âge empêchent d’entrer dans des ordres austères. Là encore, l’idée est la même : la sainteté n’est pas réservée aux athlètes de l’ascèse.
Le patron des écrivains
François meurt le 28 décembre 1622 à Lyon, épuisé par vingt ans d’épiscopat. Il est canonisé en 1665 et proclamé Docteur de l’Église en 1877. Pie XI le déclare patron des journalistes et des écrivains en 1923 — un choix logique pour l’homme qui a reconquis une région entière avec des tracts glissés sous les portes.
Don Bosco placera son œuvre éducative sous le patronage de François de Sales, choisissant le nom de « Salésiens » pour sa congrégation. Saint Thomas d’Aquin avait mis la raison au service de la foi ; François de Sales y a ajouté la douceur.
Le saviez-vous ?
- François de Sales est considéré comme l’inventeur du tract d’évangélisation. Ses feuillets du Chablais, glissés sous les portes parce que les habitants refusaient de l’écouter, sont les premiers exemples connus de communication religieuse imprimée de masse destinée à un public local.
- Il a écrit plus de vingt mille lettres de direction spirituelle au cours de sa vie. Cette correspondance, partiellement conservée, représente l’un des plus grands corpus de littérature spirituelle du XVIIe siècle.
- Sa devise était : « Ne demandez rien, ne refusez rien. » Cette règle de conduite, qu’il appliquait à tous les aspects de la vie, résume sa spiritualité de l’abandon confiant — accepter ce qui vient sans forcer le cours des choses.