Saint Gilbert de Sempringham — Le centenaire fondateur d'un

Portrait de saint Gilbert, chanoine anglais du XIIe siècle, fondateur de l'ordre des Gilbertins

Angleterre, 1131. Un prêtre de campagne du Lincolnshire décide d’ouvrir une petite école pour sept jeunes filles pauvres. Personne ne se doute que ce geste modeste donnera naissance au seul ordre religieux entièrement anglais de l’histoire médiévale — un ordre mixte, original et prospère, qui survivra quatre siècles. L’homme qui l’a fondé vivra, dit-on, jusqu’à cent six ans.

Un fils de seigneur qui ne pouvait pas être chevalier

Gilbert naît vers 1083 à Sempringham, un village du Lincolnshire, dans l’est de l’Angleterre. Son père est un chevalier normand installé après la Conquête. Mais Gilbert souffre d’une malformation physique — les sources parlent d’une difformité sans la préciser — qui l’exclut de la carrière militaire. Dans une société où la noblesse se définit par l’épée, c’est une humiliation quotidienne.

Son père l’envoie étudier en France, à Paris probablement. Gilbert revient lettré, ordonné prêtre, et se voit confier la cure de Sempringham et de la paroisse voisine. C’est un poste modeste pour un fils de seigneur, mais Gilbert ne cherche pas la grandeur. Il distribue ses revenus aux pauvres et vit avec une austérité qui impressionne ses paroissiens.

Sept jeunes filles et une idée révolutionnaire

En 1131, Gilbert ouvre une petite communauté pour sept jeunes filles du village qui souhaitent mener une vie religieuse mais n’ont pas les moyens d’entrer dans un monastère établi. Il les installe dans un bâtiment adjacent à l’église paroissiale, leur donne une règle inspirée de Saint Benoît et assure leur direction spirituelle.

La communauté grandit vite. Gilbert se rend compte qu’il faut une structure plus solide. En 1147, il voyage jusqu’à Cîteaux pour demander aux cisterciens de prendre en charge ses fondations. Ils refusent — les moines de Cîteaux ne veulent pas administrer de maisons féminines. Le pape Eugène III, informé de l’affaire, encourage alors Gilbert à fonder son propre ordre.

C’est la naissance de l’ordre de Sempringham, dit « gilbertin ». Son originalité est frappante : il réunit dans un même complexe monastique des religieuses suivant la règle augustinienne, des frères convers, et des chanoines réguliers. Hommes et femmes partagent la même église mais sont strictement séparés par un mur. Le modèle est unique en Angleterre et rare en Europe.

L’épreuve de la rébellion

La vie de Gilbert ne fut pas un long fleuve tranquille. Dans les années 1160, une partie des frères convers se révolte contre sa direction. Ils l’accusent de favoriser les religieuses au détriment des hommes. L’affaire remonte jusqu’au roi Henri II et au pape Alexandre III. Gilbert, déjà octogénaire, doit se défendre devant les plus hautes autorités. Il est blanchi, mais l’épisode révèle les tensions inhérentes à un ordre mixte dirigé par un homme qui, au fond, avait fondé son œuvre pour des femmes.

À la fin de sa vie, aveugle et très âgé, Gilbert continue de diriger son ordre avec l’aide de Roger, son successeur désigné. Il meurt en 1189, à un âge que les chroniqueurs situent à cent six ans — un chiffre peut-être exagéré, mais qui traduit l’impression que fit cette longévité sur ses contemporains, habitués à voir mourir les hommes avant cinquante ans.

Le saviez-vous ?

  • L’ordre gilbertin est le seul ordre religieux médiéval entièrement fondé en Angleterre. Tous les autres ordres présents sur l’île — bénédictins, cisterciens, franciscains — avaient des origines continentales.

  • À son apogée, l’ordre comptait vingt-six maisons en Angleterre, regroupant environ 1 500 religieux et religieuses. Il fut dissous en 1538 par Henri VIII lors de la dissolution des monastères.

  • Gilbert de Sempringham fut canonisé en 1202 par le pape Innocent III. Sa fête est célébrée le 13 février, mais il reste quasiment inconnu en dehors de l’Angleterre, éclipsé par les grandes figures monastiques continentales comme Saint Bernard de Clairvaux ou Saint François d’Assise.