Saint Gildas — Le moine celte qui condamna les rois bretons

Portrait de saint Gildas, moine et historien breton du VIe siècle, fondateur de Saint-Gildas-de-Rhuys

Au VIe siècle, un moine breton prend sa plume et rédige le réquisitoire le plus violent que l’Occident médiéval ait produit contre ses propres dirigeants. Gildas, dit « le Sage », n’épargne personne : ni les rois, ni les prêtres, ni même son propre peuple. Son texte, le De Excidio Britanniae, est à la fois un cri de colère et le seul témoignage direct que nous possédions sur la Grande-Bretagne entre la fin de l’Empire romain et l’arrivée des Anglo-Saxons.

Le dernier témoin de la Bretagne romaine

Gildas naît vers 500 dans le nord de la Grande-Bretagne, dans une société en plein effondrement. Les légions romaines sont parties depuis un siècle, les Saxons grignotent le territoire, et les royaumes bretons se déchirent entre eux. Il reçoit pourtant une éducation soignée — probablement dans un monastère gallois, peut-être celui de Saint Iltud à Llantwit Major, l’un des derniers foyers de culture latine dans l’île.

C’est là que Gildas acquiert cette maîtrise du latin qui surprend encore les historiens. Son style est recherché, truffé de références bibliques et de tournures cicéroniennes. Dans un monde où l’écrit recule partout, Gildas maintient vivante la tradition littéraire romaine. Mais il ne s’en sert pas pour flatter : il s’en sert pour accuser.

Le « De Excidio » — un pamphlet incendiaire

Vers 540, Gildas compose son œuvre majeure : De Excidio et Conquestu Britanniae — « De la ruine et de la conquête de la Bretagne ». Le titre dit tout. Pour Gildas, les invasions saxonnes ne sont pas un accident de l’histoire : elles sont le châtiment divin infligé à un peuple qui a trahi sa foi. Il nomme cinq rois bretons contemporains et les accable un par un. Maelgwn de Gwynedd, le plus puissant d’entre eux, est comparé à un dragon et accusé de meurtre, d’adultère et de sacrilège.

Le texte n’est pas une chronique — Gildas ne donne presque aucune date. C’est un sermon de colère, une jérémiade au sens biblique du terme. Mais c’est aussi, par défaut, notre source la plus précieuse sur cette époque obscure. C’est dans le De Excidio qu’on trouve la première mention de la bataille du Mont Badon, cette victoire bretonne sur les Saxons que la légende attribuera plus tard au roi Arthur — bien que Gildas ne cite jamais ce nom.

De l’île de Bretagne à la Bretagne armoricaine

Après avoir publié son pamphlet — ce qui ne lui a certainement pas valu que des amis —, Gildas quitte la Grande-Bretagne. La tradition le fait voyager en Irlande, puis en Bretagne armoricaine, où il s’installe sur la presqu’île de Rhuys, dans le Morbihan. Il y fonde un monastère qui deviendra l’abbaye de Saint-Gildas de Rhuys, l’un des plus anciens de Bretagne.

L’endroit est rude : une pointe rocheuse battue par les vents de l’Atlantique, face à Belle-Île-en-Mer. Gildas y vit en ermite avant que des disciples ne le rejoignent. Il aurait aussi séjourné sur l’île d’Houat, où une chapelle perpétue son souvenir. Le moine lettré qui avait fréquenté les cercles intellectuels de Bretagne insulaire finit ses jours dans le silence d’un monastère armoricain, loin des rois qu’il avait dénoncés.

Il meurt vers 570. Six siècles plus tard, l’abbaye de Rhuys accueille un abbé célèbre : Pierre Abélard, le philosophe amoureux d’Héloïse, qui y connaîtra des années difficiles avec des moines indisciplinés. Gildas aurait sans doute eu quelque chose à écrire sur le sujet.

Le saviez-vous ?

  • Le De Excidio Britanniae est le seul texte écrit par un Breton insulaire du VIe siècle qui nous soit parvenu. Sans lui, nous ne saurions presque rien de la période entre le départ des Romains (vers 410) et l’arrivée de saint Augustin de Cantorbéry (597).

  • Pierre Abélard, le célèbre philosophe médiéval, fut abbé de Saint-Gildas de Rhuys de 1125 à 1132. Il y fut si malheureux — les moines tentèrent de l’empoisonner — qu’il considéra ce séjour comme l’épreuve la plus dure de sa vie, pire encore que sa condamnation pour hérésie.

  • Gildas ne mentionne jamais le roi Arthur par son nom, bien qu’il évoque la bataille du Mont Badon. Ce silence a alimenté des siècles de débat : Arthur existait-il, et si oui, pourquoi Gildas l’ignore-t-il ? Certains historiens pensent qu’il s’agissait d’un rival politique de la famille de Gildas.