Saint Grégoire de Nazianze — Le théologien qui rêva d'être poète

Portrait de saint Grégoire de Nazianze, Père de l'Église du IVe siècle, théologien cappadocien

Il aurait voulu une vie de livres et de solitude, au milieu des collines de Cappadoce. L’Église en a fait un évêque, Constantinople un chef de file, et l’histoire un Docteur de l’Église. Grégoire de Nazianze est le saint des vocations contrariées — un homme qui n’a jamais voulu le pouvoir et qui, pourtant, a défini ce que des milliards de chrétiens croient encore aujourd’hui.

L’étudiant d’Athènes

Né vers 329 en Cappadoce, dans une famille déjà profondément chrétienne — son père est évêque –, Grégoire est un intellectuel dans l’âme. Il étudie à Césarée, à Alexandrie, puis à Athènes, où il passe près de dix ans. C’est là qu’il forge avec Basile le Grand une amitié légendaire. « Nous ne connaissions que deux chemins, écrira-t-il : celui de l’église et celui de l’école. » Les deux Cappadociens vivent dans un monde où la culture grecque et la foi chrétienne se cherchent encore, et ils seront parmi ceux qui les réconcilieront.

De retour chez lui, Grégoire aspire à la vie contemplative. Mais son père, évêque de Nazianze, l’ordonne prêtre de force la nuit de Noël. Grégoire est si choqué qu’il s’enfuit dans le Pont, chez Basile. Il finira par revenir, mais ce schéma se répétera toute sa vie : on lui impose une charge, il fuit, il accepte, il souffre.

Constantinople : le triomphe et la lassitude

En 379, la petite communauté orthodoxe de Constantinople — écrasée par quarante ans d’arianisme — appelle Grégoire au secours. La capitale de l’Empire est aux mains des ariens. Grégoire s’installe dans une petite chapelle qu’il baptise « Anastasia » — résurrection. C’est là qu’il prononce ses cinq Discours théologiques, qui lui vaudront le surnom unique de « le Théologien ». En quelques semaines, il définit avec une précision inégalée la doctrine de la Trinité, démontant les arguments ariens avec la rigueur d’un philosophe et la flamme d’un poète.

Quand l’empereur Théodose arrive à Constantinople en 380, il confie à Grégoire la cathédrale Sainte-Sophie. Le concile de Constantinople, en 381, le confirme évêque de la ville. C’est la consécration. Mais les intrigues éclatent immédiatement. Des évêques contestent sa nomination. Grégoire, las et dégoûté, fait ce que personne n’attendait : il démissionne. Devant les Pères du concile réunis, il prononce un discours d’adieu vibrant, où il dit sa lassitude des querelles et son désir de paix.

Le poète du silence

Retiré dans son domaine familial d’Arianze, Grégoire passe ses dernières années à écrire. Il compose près de 17 000 vers — des poèmes autobiographiques d’une sincérité rare, où il parle de ses doutes, de sa solitude, de sa colère contre Basile mort trop tôt, de son amour pour le silence. C’est une œuvre unique dans la littérature antique : un homme de pouvoir qui préfère la poésie au pouvoir.

Il meurt vers 390, oublié de Constantinople. Il faudra des siècles pour que l’Église mesure pleinement son apport. Saint Augustin le citera. Saint Jean Chrysostome, son successeur indirect à Constantinople, hérita de la communauté qu’il avait reconstruite. Le titre de « Théologien » ne sera accordé dans toute l’histoire de l’Église qu’à trois personnes : l’évangéliste Jean, Grégoire de Nazianze et Syméon le Nouveau Théologien.

Le saviez-vous ?

  • Grégoire est l’un des rares évêques de l’histoire à avoir volontairement démissionné d’un siège aussi prestigieux que Constantinople. Son discours d’adieu, prononcé devant le concile en 381, est un chef-d’œuvre de rhétorique où il compare l’Église à un navire dans la tempête — et lui-même à Jonas, qu’il faut jeter par-dessus bord pour calmer la mer.
  • Ses poèmes autobiographiques, longtemps négligés, sont considérés aujourd’hui comme les premiers exemples de poésie introspective dans la littérature occidentale. Il y parle de déprime, de crise de sens, de colère contre Dieu — des thèmes que l’on croirait modernes.
  • À Athènes, Grégoire et Basile eurent pour condisciple le futur empereur Julien l’Apostat, qui tentera de restaurer le paganisme. Grégoire écrira contre lui deux discours d’une violence rare, révélant que les années d’étude n’avaient pas forgé que des amitiés.