Saint Jacques de la Marche — Le franciscain du crédit solidaire

En 1462, dans les rues de Pérouse, un vieux moine de soixante-dix ans tient tête aux banquiers. Giacomo della Marca n’a plus un sou, il n’en a d’ailleurs jamais eu, mais il vient de créer une institution qui changera la face de l’économie européenne : le mont-de-piété. Un franciscain qui invente la finance solidaire — l’histoire ne manque pas d’ironie.
Jacques de la Marche, un enfant des Marches devenu soldat de la parole
Né en 1394 à Monteprandone, dans les Marches italiennes, Giacomo Gangala est d’abord un juriste brillant. Il étudie le droit à Pérouse, se destine à une carrière confortable. Puis, à vingt-deux ans, il entend prêcher Saint Bernardin de Sienne et tout bascule. Il entre chez les Franciscains de l’Observance et embrasse une vie d’ascèse radicale : il dort trois heures par nuit, mange à peine, et se lance dans une carrière de prédicateur qui durera cinquante ans.
Car Jacques est avant tout un orateur. Pas un ermite, pas un contemplatif — un homme de terrain. Il prêche en Italie, en Allemagne, en Bohême, en Hongrie, en Pologne, en Bosnie. Il affronte les Hussites, débat avec les Fraticelles, combat les pratiques usuraires. Sa voix porte dans les cathédrales et sur les places de marché. On dit qu’il prêchait parfois six heures d’affilée, que les foules accouraient de villages entiers pour l’entendre.
L’homme qui mit la finance au service des pauvres
Mais Jacques de la Marche n’est pas qu’un tribun. C’est aussi un penseur social. Dans l’Italie du Quattrocento, les pauvres n’ont accès au crédit que par l’usure — des taux écrasants qui les enfoncent dans la misère. Jacques observe, analyse, puis agit. Avec d’autres franciscains, il fonde les monts-de-piété : des institutions de prêt sur gage à taux modique, financées par la charité publique.
L’idée est révolutionnaire. Pour la première fois, on reconnaît que les pauvres ont besoin de crédit, pas seulement d’aumône. Les monts-de-piété se multiplient à travers l’Italie, puis l’Europe. Ils survivront pendant des siècles — le Crédit Municipal de Paris en est un lointain descendant.
Ce n’est pas sans polémique. Certains théologiens accusent Jacques de légitimer le prêt à intérêt. D’autres dénoncent son zèle contre les prêteurs juifs, reflet des préjugés de son temps. L’homme n’est pas sans contradictions : sa charité envers les pauvres coexiste avec une dureté envers ceux qu’il considère comme hérétiques. Le XVe siècle n’est pas tendre, et Jacques en porte les ombres autant que les lumières.
Les dernières années de Jacques de la Marche
À soixante-dix ans passés, Jacques prêche encore. Il est envoyé comme légat en Hongrie, négocie avec les rois, conseille les papes. Son corps est épuisé — des décennies d’ascèse l’ont brisé — mais sa volonté reste intacte. Il meurt à Naples le 28 novembre 1476, après avoir parcouru, selon les estimations, plus de 50 000 kilomètres à pied au cours de sa vie. Saint François d’Assise avait rêvé de frères parcourant le monde ; Jacques de la Marche a pris ce rêve au mot.
Canonisé en 1726 par Benoît XIII, il reste étonnamment méconnu hors d’Italie. Pourtant, son invention — le crédit solidaire — résonne étrangement avec nos préoccupations contemporaines sur la finance éthique et l’inclusion économique.
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Le saviez-vous ?
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Les monts-de-piété fondés par Jacques de la Marche et ses confrères franciscains existent encore aujourd’hui. En France, le Crédit Municipal — surnommé « ma tante » — est l’héritier direct de ces institutions du XVe siècle qui prêtaient aux pauvres sur gage à des taux non usuraires.
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Jacques de la Marche fut accusé d’hérésie à trois reprises par des rivaux au sein même de l’Église. À chaque fois, il fut acquitté. Son crime ? Défendre des positions trop audacieuses sur la pauvreté du Christ — un débat qui divisait les franciscains depuis deux siècles.
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Son corps, conservé à Naples dans l’église Santa Maria la Nova, aurait été retrouvé incorrompu lors de l’ouverture de son tombeau en 1624 — soit près de 150 ans après sa mort. Ce phénomène contribua à accélérer son procès en canonisation.