Saint Jean Damascène — Le chrétien du calife qui sauva les icônes

Portrait de saint Jean Damascène, théologien syrien du VIIIe siècle, défenseur des saintes icônes

Voici un paradoxe qui aurait amusé l’histoire si elle avait le sens de l’humour : le plus grand défenseur des images chrétiennes au VIIIe siècle était un fonctionnaire arabe au service du calife omeyyade de Damas. Pendant que l’empereur chrétien de Constantinople faisait brûler les icônes, c’est depuis le territoire de l’islam que Jean Damascène écrivait les traités qui allaient sauver l’art sacré de la destruction. Le dernier des Pères de l’Église d’Orient vivait sous protection musulmane.

Le fils du trésorier du calife

Jean naît vers 676 à Damas, dans une famille chrétienne de langue arabe. Son père, Serge Mansour, occupe un poste considérable : il est le trésorier — ou logothète — du calife omeyyade. Car dans le Damas du VIIe siècle, les conquérants arabes ont besoin des chrétiens locaux pour administrer leur empire. Les Mansour servent les califes comme leurs ancêtres servaient les empereurs byzantins.

Jean reçoit une éducation que peu de jeunes gens de son temps pouvaient espérer. Son père lui trouve un précepteur hors du commun : un moine sicilien, Cosmas, capturé par des pirates et vendu comme esclave à Damas. Sous sa direction, Jean étudie la théologie, la philosophie grecque, les mathématiques, l’astronomie. Il succède à son père au service du calife. Mais vers 720, quelque chose bascule. Jean abandonne sa charge, distribue ses biens aux pauvres et entre au monastère de Mar Saba, près de Jérusalem, dans le désert de Judée. Il a environ quarante-cinq ans.

La guerre des images

C’est depuis cette cellule monastique que Jean va mener le combat de sa vie. En 726, l’empereur byzantin Léon III ordonne la destruction des icônes dans tout l’Empire. C’est le début de la crise iconoclaste — littéralement, la querelle des « briseurs d’images ». Pour Léon III, vénérer des images peintes est de l’idolâtrie. Les icônes sont arrachées des églises, les moines qui résistent sont persécutés, torturés, parfois tués.

Jean rédige trois traités Contre ceux qui rejettent les images saintes. Son argumentation est d’une subtilité redoutable. Il distingue l’adoration (latreia), réservée à Dieu seul, de la vénération (proskynesis), qui peut s’adresser aux images saintes. Surtout, il ancre sa défense dans le mystère central du christianisme : puisque Dieu s’est fait homme en Jésus-Christ, puisqu’il a pris un visage visible, alors le représenter n’est pas une idolâtrie mais une confession de foi. Refuser les images, c’est nier l’Incarnation. Saint Jean Chrysostome, quatre siècles avant lui, avait posé les bases de cette réflexion sur l’image et le sacré.

L’empereur est furieux, mais impuissant : Jean vit en territoire arabe, hors d’atteinte. Saint Basile le Grand et Saint Grégoire de Nazianze, les grands Cappadociens, avaient eux aussi défié le pouvoir impérial — mais depuis l’intérieur de l’Empire. Jean, lui, jouit d’une liberté paradoxale : c’est le califat musulman qui protège le théologien chrétien contre l’empereur chrétien.

L’encyclopédiste de la foi

Jean Damascène ne fut pas seulement le défenseur des icônes. Sa Source de la connaissance, vaste somme théologique en trois parties, est la première tentative systématique de synthétiser l’ensemble de la doctrine chrétienne. Thomas d’Aquin s’en inspirera cinq siècles plus tard pour sa propre Somme théologique. Jean est aussi l’auteur d’hymnes liturgiques encore chantés dans les églises orientales, notamment le canon de Pâques.

Il meurt vers 749 au monastère de Mar Saba. Déclaré Docteur de l’Église en 1890 par Léon XIII, il reste une figure singulière — un homme qui vivait entre deux mondes, deux langues, deux civilisations, et qui puisa dans cette position improbable la liberté de penser sans entraves.

Le saviez-vous ?

  • Une légende raconte que l’empereur iconoclaste, ne pouvant atteindre Jean, envoya au calife une lettre forgée dans laquelle Jean proposait de trahir Damas au profit de Byzance. Le calife, furieux, aurait fait couper la main de Jean. Le théologien pria toute la nuit devant une icône de la Vierge, et au matin sa main était restaurée. C’est l’origine de l’icône de la « Vierge aux trois mains », vénérée au monastère serbe de Hilandar.

  • Jean Damascène est l’un des rares Pères de l’Église à avoir mentionné l’islam dans ses écrits théologiques. Dans son Des hérésies, il consacre un chapitre aux « Ismaélites » — c’est le premier traitement théologique chrétien structuré de la religion musulmane, rédigé par un homme qui vivait littéralement au cœur du califat.

  • Le monastère de Mar Saba, où Jean vécut et mourut, existe toujours. Accroché à la falaise du désert de Judée, au-dessus du torrent du Cédron, il est habité sans interruption depuis le Ve siècle. C’est l’un des plus anciens monastères habités au monde — et il est toujours interdit aux femmes.