Saint Jean de Dieu — Du soldat errant au père de la psychiatrie

En 1539, dans les rues de Grenade, un homme court en hurlant, s’arrache les cheveux et se roule dans la boue. Les passants le prennent pour un fou. Ils ne se trompent pas tout à fait : João Ciudad vient de perdre la raison — d’amour pour Dieu. De cette folie naîtra l’une des plus grandes révolutions de l’histoire de la médecine.
Une jeunesse de vagabond
João Ciudad naît en 1495 à Montemor-ô-Novo, au Portugal. Son enfance est un roman picaresque. À huit ans, il disparaît mystérieusement de chez lui — enlevé, enfui, on ne sait pas. On le retrouve en Espagne, où il est recueilli par un berger. Il sera tour à tour pâtre, soldat dans les armées de Charles Quint, manœuvre en Afrique du Nord, puis libraire ambulant à Grenade. Une vie chaotique, sans ancrage, comme si quelque chose d’essentiel lui manquait.
La conversion foudroyante
En 1539, Jean de Dieu — il a quarante-quatre ans — assiste à un sermon de Jean d’Avila, le grand prédicateur andalou. L’effet est dévastateur. Saisi d’un remords violent pour sa vie passée, il court dans les rues en criant miséricorde, distribue tous ses livres, se frappe la poitrine. On l’interne à l’hôpital royal de Grenade — où les malades mentaux sont traités à coups de fouet, selon l’usage de l’époque.
C’est là, parmi les aliénés enchaînés et battus, que sa vocation prend forme. Jean découvre l’horreur des conditions dans lesquelles sont traités les malades mentaux. Il décide que cela doit changer.
L’hôpital de la miséricorde
Libéré, Jean de Dieu loue une maison à Grenade et commence à y recueillir les malades que personne ne veut soigner : les fous, les lépreux, les estropiés, les mourants. Sa méthode est révolutionnaire pour l’époque : pas de chaînes, pas de coups. Il parle aux malades, les écoute, les traite avec douceur et respect. Il sépare les patients selon leurs pathologies — une idée neuve — et veille à l’hygiène des locaux.
Pour financer son œuvre, il mendie chaque soir dans les rues de Grenade, portant sur son dos les malades qu’il trouve abandonnés. Son cri est devenu célèbre : « Faites le bien, mes frères, faites-vous du bien à vous-mêmes ! » Saint Camille de Lellis, qui fondera un siècle plus tard les Camilliens, s’inspirera directement de son exemple.
Les Frères Hospitaliers
Des compagnons se joignent à lui. Ensemble, ils forment ce qui deviendra l’Ordre des Frères Hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu, officiellement approuvé après sa mort. L’ordre se répand dans toute l’Europe, puis dans le monde. Aujourd’hui encore, les Frères Hospitaliers gèrent plus de 400 centres de soins dans 53 pays.
Saint Vincent de Paul poursuivra en France cette même intuition : le soin des plus vulnérables comme expression la plus pure de la charité. Saint Ignace de Loyola, contemporain de Jean de Dieu, partageait avec lui l’expérience d’un ancien soldat converti par une crise intérieure radicale.
La mort dans le fleuve
Jean de Dieu meurt le 8 mars 1550, à cinquante-cinq ans, d’une pneumonie contractée en tentant de sauver un jeune homme de la noyade dans le Genil, le fleuve de Grenade. Même dans ses derniers instants, il n’a pas pu s’empêcher de secourir quelqu’un. Canonisé en 1690, il est proclamé patron des hôpitaux, des malades et des infirmiers.
Prière à Saint Jean de Dieu
Saint Jean de Dieu, toi qui as quitté une vie d’errance pour consacrer chaque souffle au soin des plus fragiles, intercède pour les malades, les soignants et tous ceux qui souffrent dans leur corps ou dans leur esprit. Apprends-nous à voir le visage du Christ dans chaque personne blessée. Amen.
Le saviez-vous ?
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Le premier psychiatre humaniste. Trois siècles avant Philippe Pinel, qui « libéra les fous de leurs chaînes » pendant la Révolution française, Jean de Dieu traitait déjà les malades mentaux avec humanité. Les historiens de la psychiatrie le considèrent comme un véritable précurseur.
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Son nom est un programme. « Jean de Dieu » n’est pas son nom de naissance. C’est Jean d’Avila, le prédicateur qui l’avait converti, qui l’appela ainsi en voyant sa transformation. João Ciudad — « Jean de la Ville » — devint « Juan de Dios » — « Jean de Dieu ».
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Un grenadier. Jean de Dieu est aussi le patron de Grenade, la ville qui l’a adopté. Sa tombe, dans la basilique Saint-Jean-de-Dieu de Grenade, est un lieu de pèlerinage. Le quartier de l’hôpital qu’il a fondé porte toujours son nom, et les Grenadins le considèrent comme l’un des leurs.