Saint Jean Eudes — Le missionnaire qui prêcha le Cœur de Marie

Trente ans avant les révélations de Paray-le-Monial, un prêtre normand parcourait déjà les campagnes en proclamant que le cœur de Jésus et le cœur de Marie ne faisaient qu’un. Jean Eudes n’a pas attendu les apparitions pour inventer une dévotion qui allait transformer la spiritualité catholique.
Jean Eudes, enfant de la campagne normande
Jean Eudes naît en 1601 à Ri, un petit village de l’Orne, dans une famille de paysans aisés. Ses parents, profondément croyants, avaient fait un pèlerinage pour demander la grâce d’avoir un enfant. Formé chez les jésuites à Caen, Jean entre à l’Oratoire de France en 1623. Mais la vie contemplative ne lui suffit pas. Ce prêtre a besoin du terrain, du contact avec les gens, de la boue des chemins normands sous ses pieds.
Très vite, il se lance dans les missions populaires. Pendant des décennies, il sillonne la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne et l’Île-de-France. Ses prédications durent parfois plusieurs semaines dans une même paroisse. Comme le fera plus tard Saint Jean-Marie Vianney à Ars, Jean Eudes passe des heures au confessionnal, réformant les mœurs des fidèles et du clergé.
Le fondateur double
En 1643, Jean Eudes prend une décision audacieuse : il quitte l’Oratoire pour fonder sa propre congrégation, la Congrégation de Jésus et Marie — les Eudistes. Leur mission : former des prêtres dignes de ce nom, à une époque où le clergé français est souvent ignorant et peu zélé. Les Eudistes ouvrent des séminaires dans toute la Normandie.
Mais Jean ne s’arrête pas là. Ému par le sort des femmes tombées dans la prostitution, il fonde en 1641 l’Ordre de Notre-Dame de Charité du Refuge, dédié à leur accueil et leur réinsertion. Cette initiative, étonnamment moderne pour le XVIIe siècle, sera poursuivie par Saint Vincent de Paul, avec qui Jean Eudes partage la même préoccupation pour les exclus.
Le prophète du Cœur
L’apport le plus original de Jean Eudes reste théologique. Dès 1648, il compose l’office et la messe du Cœur de Marie — une première mondiale. En 1672, il fait de même pour le Sacré-Cœur de Jésus. C’est trois ans avant les premières révélations de Sainte Marguerite-Marie Alacoque à Paray-le-Monial. Le pape Léon XIII le surnommera « père, docteur et apôtre du culte liturgique des Cœurs de Jésus et de Marie ».
Sa formule résume toute sa spiritualité : « Le cœur de Jésus et le cœur de Marie ne font qu’un. » Pour lui, la dévotion au Cœur n’est pas une sentimentalité pieuse, mais une méditation sur l’amour concret de Dieu pour les hommes.
Un saint normand longtemps oublié
Jean Eudes meurt à Caen le 19 août 1680, épuisé par cinquante ans de missions. Sa canonisation attendra 1925, sous le pontificat de Pie XI. Moins célèbre que François de Sales ou Vincent de Paul, il mérite pourtant d’être redécouvert comme l’un des grands réformateurs du catholicisme français.
Le saviez-vous ?
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Il a bravé la peste. En 1631, alors qu’une épidémie de peste ravage la Normandie, Jean Eudes se porte volontaire pour soigner les malades. Ses supérieurs, craignant la contagion, lui interdisent de rentrer au couvent. Il dort pendant des semaines dans un tonneau, au milieu d’un champ.
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120 missions en 30 ans. Jean Eudes a prêché plus de 120 missions populaires entre 1632 et 1676. Certaines rassemblaient des milliers de personnes et duraient jusqu’à deux mois. On raconte que des pécheurs endurcis tombaient à genoux rien qu’en l’entendant parler.
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Un homme au caractère bien trempé. Quitter l’Oratoire pour fonder sa propre congrégation lui a valu l’hostilité de ses anciens confrères et des jansénistes. L’évêque de Bayeux refusa pendant dix ans d’approuver son séminaire. Jean Eudes tint bon, avec un mélange de ténacité normande et de confiance spirituelle qui forçait le respect.