Saint Jean-François Régis — Le jésuite mort en mission

Portrait de saint Jean-François Régis, jésuite du XVIIe siècle, missionnaire des Cévennes

Le 31 décembre 1640, dans un village perdu de l’Ardèche, un homme s’effondre dans la neige. Il a marché pendant des heures, fiévreux, par un froid glacial, pour aller confesser dans un hameau de montagne. Il a quarante-trois ans, et son corps — usé par dix années de missions ininterrompues — ne répond plus. Jean-François Régis mourra trois jours plus tard, dans un grenier au-dessus d’une église, à La Louvesc.

Un jésuite à contre-courant

Né en 1597 à Fontcouverte, dans l’Aude, Jean-François Régis entre chez les jésuites à dix-huit ans. La Compagnie de Jésus est alors l’ordre le plus prestigieux de l’Église : elle forme les élites, conseille les rois, envoie des missionnaires en Chine et au Japon. Le jeune Régis rêve de ces missions lointaines. Ses supérieurs en décident autrement : ce sera la France.

Non pas la France des salons et des cours, mais celle des montagnes, des villages isolés, des populations oubliées. À partir de 1631, Régis arpente le Vivarais — l’actuelle Ardèche –, le Velay, le Forez. Il marche d’un village à l’autre, par tous les temps, dormant dans les granges, mangeant ce qu’on lui donne. Ses supérieurs lui reprochent régulièrement de négliger sa santé. Il ne les écoute pas.

L’apôtre des dentellières et des prostituées

Ce qui distingue Régis des autres missionnaires de son époque, c’est le public qu’il choisit. Pas les notables ni les bourgeois : les pauvres, les marginaux, les exclus. Il se passionne pour le sort des dentellières du Velay, ces femmes qui s’épuisent les yeux sur leurs fuseaux pour un salaire misérable. Il leur organise des coopératives, négocie de meilleurs prix, leur enseigne à lire.

À Montpellier et au Puy-en-Velay, il ouvre des maisons de refuge pour les prostituées, qu’il aide à se reconstruire une vie. Dans une société qui méprise ces femmes, Régis les traite avec un respect qui scandalise la bonne société. Certains dévots lui reprochent de compromettre la dignité sacerdotale. Il répond qu’il ne fait que suivre l’Évangile.

Dix hivers dans la montagne ardéchoise

Pendant dix ans, Régis ne s’arrête jamais. Chaque hiver — la saison où les paysans sont libres des travaux des champs — il part en mission. Il prêche, confesse parfois seize heures d’affilée, visite les malades, distribue ce qu’il a. Les témoins de l’époque décrivent un homme maigre, toujours en mouvement, dormant à peine, animé d’une énergie que son corps fragile ne peut pas suivre.

Comme Saint Vincent de Paul, son contemporain, Régis incarne une révolution silencieuse : celle d’une Église qui va vers les pauvres au lieu d’attendre les pauvres dans ses murs. Mais là où Vincent organise des institutions durables, Régis consume sa vie en un feu de courses permanentes. Son ami le père La Broue dira : « Il ne se ménageait jamais, et Dieu ne l’a pas ménagé non plus. »

La mort le prend à La Louvesc, le 31 décembre 1640. Le village ardéchois deviendra un lieu de pèlerinage majeur, que le curé d’Ars — Saint Jean-Marie Vianney — visitera deux siècles plus tard pour y puiser l’inspiration de sa propre vocation.

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Le saviez-vous ?

  • Jean-Marie Vianney, le futur curé d’Ars, fit à pied le pèlerinage de La Louvesc en 1806, à l’âge de vingt ans. C’est devant le tombeau de Régis qu’il résolut définitivement de devenir prêtre. Sans Régis, le plus célèbre curé de France n’aurait peut-être jamais existé.
  • Régis fut canonisé en 1737, moins d’un siècle après sa mort — une rapidité que peu de procès atteignaient à l’époque. Son procès de canonisation rassembla des centaines de témoignages de guérisons et de conversions.
  • La dentelle du Puy-en-Velay, dont Régis défendit les ouvrières, est aujourd’hui inscrite au patrimoine immatériel de la France. Les dentellières du Velay, sans le savoir, perpétuent la mémoire d’un jésuite qui se battit pour leurs ancêtres.