Saint Maximilien Kolbe — Le franciscain qui mourut à la place

Auschwitz, fin juillet 1941. Un prisonnier s’est évadé du bloc 14. La règle est implacable : dix hommes du même bloc mourront de faim en représailles. Le commandant Fritsch désigne les condamnés un par un. Quand le sergent Franciszek Gajowniczek est choisi, il pousse un cri : « Ma femme, mes enfants ! » Alors un petit homme maigre, le crâne rasé, le numéro 16670 tatoué sur le bras, sort du rang. « Je suis un prêtre catholique. Je voudrais prendre sa place. » Fritsch accepte. C’est le geste le plus célèbre de toute l’histoire des camps.
Le moine de la presse
Rajmund Kolbe naît le 8 janvier 1894 à Zdunska Wola, en Pologne occupée par la Russie. Enfant turbulent, il raconte avoir eu une vision de la Vierge lui présentant deux couronnes : une blanche pour la pureté, une rouge pour le martyre. Il choisit les deux. À treize ans, il entre chez les Franciscains et prend le nom de Maximilien. Intellectuellement doué, il étudie à Rome, obtient deux doctorats — philosophie et théologie. Mais l’université ne le retient pas.
De retour en Pologne, il fonde en 1927 Niepokalanow, la « Cité de l’Immaculée », un couvent-imprimerie qui devient le plus grand monastère franciscain du monde. On y imprime un mensuel tiré à plus d’un million d’exemplaires. Kolbe utilise aussi la radio, le cinéma, l’aviation. C’est un Saint François d’Assise de l’ère industrielle, convaincu que la foi doit parler le langage de son époque. En 1930, il part au Japon et fonde un second Niepokalanow près de Nagasaki — qui survivra à la bombe atomique de 1945.
L’arrestation
Quand les Nazis envahissent la Pologne en septembre 1939, Niepokalanow accueille des réfugiés, dont deux mille Juifs. Kolbe est arrêté une première fois en septembre 1939, libéré en décembre. Arrêté à nouveau le 17 février 1941, il est envoyé à Auschwitz en mai. Il porte le numéro 16670. Dans le camp, il continue d’exercer son ministère en secret : confessions murmurées, messes clandestines avec du pain volé aux cuisines, consolation des mourants.
Le bunker de la faim
Fin juillet 1941, après l’évasion d’un prisonnier, dix hommes sont condamnés au Hungerbunker — le bloc 11, sous-sol, cellule hermétique, sans eau ni nourriture. Kolbe prend la place de Gajowniczek. Les témoins survivants racontent que pendant deux semaines, on entendait des prières et des chants s’élever du bunker. Kolbe encourageait les autres condamnés, priait avec eux. Le 14 août, après quatorze jours, quatre hommes étaient encore vivants, dont Kolbe. Le médecin du camp leur administra une injection de phénol. Kolbe tendit le bras lui-même.
L’héritage
Franciszek Gajowniczek, l’homme sauvé, a survécu à Auschwitz. Il est mort en 1995, à quatre-vingt-treize ans. Chaque année, il revenait à Auschwitz le 14 août. Il était présent à la béatification de Kolbe en 1971, puis à sa canonisation en 1982. Jean-Paul II, Polonais lui aussi, l’a déclaré « martyr de la charité ».
Kolbe dérange parfois les historiens. Avant la guerre, certains de ses écrits trahissent un antisémitisme latent, courant dans la presse catholique polonaise de l’époque. Sa canonisation n’efface pas cette ombre. Mais le geste du 31 juillet 1941 reste irréductible : un homme qui choisit délibérément de mourir pour qu’un autre vive. Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix, morte à Auschwitz un an après lui, et Saint Pio de Pietrelcina, autre figure franciscaine du XXe siècle, partagent avec lui cette conviction que la foi se prouve par les actes.
Le saviez-vous ?
- Le couvent fondé par Kolbe près de Nagasaki en 1930 a survécu à la bombe atomique de 1945. Il était situé sur le versant opposé de la colline par rapport à l’épicentre de l’explosion, protégé par le relief. Les moines ont immédiatement organisé les secours pour les victimes.
- Lors de sa canonisation en 1982, Franciszek Gajowniczek, l’homme dont Kolbe avait pris la place quarante et un ans plus tôt, se tenait au premier rang sur la place Saint-Pierre. Il a déclaré : « Je ne pouvais que tomber à genoux et remercier. »
- Kolbe est patron des prisonniers politiques, des journalistes et des radioamateurs. Ce dernier patronage rappelle qu’il utilisait la radio dès les années 1930, avec l’indicatif SP3RN, pour diffuser des programmes religieux — une pratique alors révolutionnaire.