Saint Philippe : l'apôtre qui voulait voir le Père

Portrait de saint Philippe, apôtre du Christ au Ier siècle

« Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit. » Cette phrase, lancée à Jésus le soir du Jeudi saint, est l’une des plus touchantes des Évangiles. Elle ne vient pas de Pierre, toujours prompt à parler, ni de Jean, le mystique. Elle vient de Philippe, un homme concret, pragmatique, qui a besoin de voir pour comprendre. Et c’est peut-être pour cela qu’il nous ressemble tant.

Le premier appelé de Galilée

Philippe est originaire de Bethsaïde, le village de pêcheurs sur la rive nord du lac de Tibériade. Il partage cette origine avec Pierre et André, ce qui suggère qu’ils se connaissaient avant même la vocation. L’Évangile de Jean (1, 43-44) raconte que Jésus le trouve et lui dit simplement : « Suis-moi. » Pas de miracle spectaculaire, pas de filet plein de poissons. Un appel sec, et Philippe suit.

Mais ce qui distingue Philippe, c’est ce qu’il fait immédiatement après. Il va chercher Nathanaël — celui que la tradition identifie à Saint Barthélemy — et lui lance cette phrase célèbre : « Nous avons trouvé celui dont Moïse a écrit dans la Loi, et aussi les prophètes : Jésus de Nazareth, fils de Joseph. » Nathanaël est sceptique : « De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? » Philippe ne discute pas, n’argumente pas. Il répond : « Viens et vois. » C’est la méthode Philippe : pas de grands discours, pas de théologie — venez voir par vous-mêmes.

L’homme pratique

Les rares apparitions de Philippe dans les Évangiles dessinent un portrait cohérent : c’est l’homme du concret. Lors de la multiplication des pains (Jean 6, 5-7), Jésus lui demande où acheter du pain pour nourrir la foule. Philippe fait un calcul rapide : « Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun en reçoive un petit morceau. » C’est la réponse d’un comptable, pas d’un mystique. Et c’est exactement ce que Jésus attendait : montrer l’écart entre la logique humaine et la puissance divine.

La scène la plus marquante reste le soir de la Cène (Jean 14, 8-11). Les disciples sont angoissés, Jésus annonce son départ, parle du Père, dit des choses difficiles. Philippe l’interrompt : « Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit. » La réponse de Jésus est à la fois douce et ferme : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Celui qui m’a vu a vu le Père. »

Après la Pentecôte

Les Actes des Apôtres ne suivent pas Philippe l’apôtre après la Pentecôte (il ne faut pas le confondre avec Philippe le diacre, un autre personnage). Les traditions anciennes l’envoient en Phrygie, dans l’actuelle Turquie. Eusèbe de Césarée rapporte qu’il s’installe à Hiérapolis avec ses filles, dont certaines auraient eu le don de prophétie.

La tradition la plus répandue affirme qu’il meurt crucifié à Hiérapolis, la tête en bas selon certaines versions. Des fouilles archéologiques menées dans les années 2010 ont mis au jour à Hiérapolis un tombeau du Ier siècle que les chercheurs identifient comme celui de l’apôtre. Saint Jacques le Majeur, l’autre grand apôtre voyageur, a laissé des traces similaires en Espagne — les chemins des apôtres quadrillent la Méditerranée antique.

Un saint pour les sceptiques

Philippe est le patron de l’Uruguay et du Luxembourg — deux nations qui n’ont rien d’évident en commun, sinon un apôtre. Mais son véritable patronage est peut-être ailleurs. Philippe est le saint de ceux qui doutent sans rompre, de ceux qui ont besoin de preuves et qui suivent quand même, de ceux qui font des calculs avant de faire confiance. Son « montre-nous le Père » n’est pas un reproche : c’est une prière. Et « viens et vois » reste, vingt siècles plus tard, la meilleure invitation que l’on puisse faire à quelqu’un qui cherche.

Le saviez-vous ?

  • Le tombeau découvert à Hiérapolis (Pamukkale, Turquie) en 2011 est une structure du Ier siècle située sous une église du Ve siècle dédiée à Philippe. C’est l’une des rares découvertes archéologiques directement liées à un apôtre.
  • Philippe est l’un des rares apôtres à porter un nom grec (Philippos, « ami des chevaux »), ce qui suggère une famille juive hellénisée. Cela expliquerait pourquoi les Grecs venus à Jérusalem pour la Pâque s’adressent d’abord à lui (Jean 12, 20-22).
  • La fête de saint Philippe et saint Jacques le Mineur était célébrée le 1er mai dans l’ancien calendrier liturgique. Déplacée au 3 mai en 1955, elle a libéré le 1er mai pour la fête de saint Joseph travailleur — un échange de dates qui a fait couler beaucoup d’encre liturgique.