Saint Pie V : le pape dominicain qui gagna Lepante

Le 7 octobre 1571, dans le golfe de Lepante, la plus grande bataille navale depuis Actium fait rage. À Rome, un vieillard en robe blanche interrompt une réunion, se dirige vers une fenêtre, reste un long moment immobile, puis se retourne avec un sourire : « Ce n’est pas le moment de travailler, mais de remercier Dieu. Notre flotte vient de vaincre. » La nouvelle officielle de la victoire n’arrivera que deux semaines plus tard. Le vieillard est le pape Pie V, et cette journée va changer le cours de l’histoire méditerranéenne.
Le berger devenu inquisiteur
Antonio Ghislieri naît le 17 janvier 1504 à Bosco Marengo, dans le Piemont. Famille modeste, enfance de berger. À quatorze ans, il entre chez les Dominicains et prend le nom de Michele. Théologien rigoureux, ascète, il gravit les échelons de l’Ordre : professeur, prieur, provincial. Puis Paul IV le nomme inquisiteur général et cardinal.
Il faut situer l’homme dans son époque. L’Europe est déchirée par la Réforme protestante. L’Église catholique, ébranlée par les thèses de Luther, a répondu par le concile de Trente (1545-1563), qui a fixé la doctrine et lancé un programme de rénovation interne. Mais il faut quelqu’un pour appliquer les décisions. Ce sera Pie V, élu pape le 7 janvier 1566.
Le réformateur
Pie V est un pape austère. Il conserve sa robe dominicaine blanche sous les ornements pontificaux — c’est d’ailleurs depuis lui que les papes portent le blanc. Il marche pieds nus dans les processions, jeûne régulièrement, réduit le faste de la cour pontificale. Mais son œuvre est surtout législative.
En six ans de pontificat, il publie le catéchisme romain (1566), réforme le bréviaire (1568) et promulgue le missel romain (1570) qui restera en usage pendant quatre siècles, jusqu’au concile Vatican II. Saint Charles Borromée, archevêque de Milan et son allié le plus fidèle, applique ces réformes sur le terrain avec une énergie comparable. Ensemble, ils sont les architectes de ce que l’on appelle la Contre-Réforme.
Lepante
Mais l’événement qui inscrit Pie V dans l’histoire universelle est politique et militaire. L’Empire ottoman menace la Méditerranée. Chypre, possession vénitienne, est tombée en 1570. Pie V déploie une énergie diplomatique colossale pour former la Sainte Ligue : Venise, l’Espagne, Gênes, les États pontificaux, Malte. Il nomme Don Juan d’Autriche, demi-frère du roi Philippe II, commandant de la flotte.
Le 7 octobre 1571, dans le golfe de Lepante, deux cents galères chrétiennes affrontent deux cent cinquante galères ottomanes. La victoire est écrasante : la flotte ottomane est anéantie, trente mille soldats turcs périssent, quinze mille esclaves chrétiens sont libérés. Pie V, convaincu que la victoire est due à l’intercession de la Vierge, institue la fête de Notre-Dame de la Victoire, qui deviendra la fête du Rosaire.
Un héritage complexe
Pie V meurt le 1er mai 1572, six mois après Lepante. Il est canonisé en 1712. Son héritage est immense et discuté. D’un côté, le réformateur qui a sauvé l’Église catholique du chaos, unifié sa liturgie et remporté une victoire militaire décisive. De l’autre, l’inquisiteur implacable, le pape qui a excommunié Elisabeth Iere d’Angleterre et durci la répression contre les hérétiques.
Comme Saint Ignace de Loyola, fondateur des Jésuites, Pie V est un homme du XVIe siècle, avec les certitudes et les violences de son temps. Mais sa reforme liturgique a structuré le catholicisme pendant quatre cents ans, et la bataille de Lepante reste l’un des tournants de l’histoire européenne. On peut contester l’homme ; on ne peut pas ignorer l’œuvre.
Le saviez-vous ?
- Si les papes portent le blanc, c’est à cause de Pie V. Dominicain, il a refusé de quitter son habit blanc en devenant pape. La tradition est restée, et depuis 1566, le blanc est la couleur pontificale.
- La fête du Rosaire, célébrée le 7 octobre, a été instituée par Pie V en action de grâce pour Lepante. Il avait demandé à toute la chrétienté de réciter le rosaire pour obtenir la victoire — et il a attribué le résultat à cette prière collective.
- Pie V a été le dernier pape canonisé pendant plus de trois siècles. Après lui, il faudra attendre Pie X (mort en 1914, canonisé en 1954) pour qu’un autre pape soit élevé sur les autels.