Saint Roger — L'évêque protecteur de Barletta

Pouilles, début du XIIe siècle. Dans le sud de l’Italie, entre mer Adriatique et collines calcaires, un évêque veille sur sa communauté avec une attention dont ses contemporains garderont le souvenir pendant des siècles. Il s’appelle Roger, il dirige le petit diocèse de Canne — l’antique Cannae, où Hannibal écrasa les légions romaines en 216 av. J.-C. — et son souvenir va traverser les siècles jusqu’à devenir celui du saint patron de la ville voisine de Barletta.
Un évêque dans l’Italie normande
Roger vit à une époque charnière pour le sud de l’Italie. Les Normands, ces aventuriers venus du nord de la France, ont conquis la région au cours du XIe siècle et fondé un royaume qui s’étend de Naples à la Sicile. C’est un monde en pleine recomposition : les traditions lombardes, byzantines et arabes se mêlent sous l’autorité de ces nouveaux maîtres. L’Église locale, prise entre Rome et Constantinople, cherche sa voie.
C’est dans ce contexte que Roger exerce son ministère épiscopal à Canne, probablement dans les premières décennies du XIIe siècle. La ville, autrefois célèbre, est alors en déclin. Mais son diocèse reste actif, et Roger y déploie une activité pastorale qui marquera durablement la mémoire locale.
Le berger de son troupeau
Les sources hagiographiques, tardives et peu nombreuses, dessinent le portrait d’un évêque entièrement dévoué à sa communauté. Roger visite ses paroisses, prêche lui-même — ce qui n’est pas si courant à une époque où beaucoup d’évêques délèguent cette tâche —, assiste les pauvres et les malades. On lui attribue des guérisons et des actes de charité qui, au-delà du merveilleux hagiographique, témoignent d’une réputation de bonté et de proximité avec les humbles.
Sa vie rappelle celle d’autres évêques pasteurs de la même époque, comme Saint Geoffroy d’Amiens en France ou les grands réformateurs de l’épiscopat grégorien. Roger incarne un idéal : celui de l’évêque qui n’est pas un prince mais un serviteur, pas un administrateur distant mais un père présent.
De Canne à Barletta
Roger meurt vers 1129. C’est après sa mort que commence la partie la plus singulière de son histoire. La ville de Canne continuant à décliner, les habitants de la cité voisine de Barletta, plus prospère et mieux située sur la côte, réclament le corps du saint évêque. Les reliques de Roger sont transférées à Barletta, où elles deviennent l’objet d’une vénération populaire intense.
Ce transfert de reliques — pratique courante au Moyen Âge — transforme Roger en protecteur de Barletta. La ville l’adopte comme patron, lui dédie une église, célèbre sa fête avec faste. C’est un phénomène classique de l’hagiographie médiévale : le saint, après sa mort, « migre » vers la communauté qui a le plus besoin de sa protection spirituelle.
Barletta et la mémoire de Roger
Aujourd’hui, Barletta est une ville de près de cent mille habitants, connue pour son colosse de bronze — une statue romaine géante — et pour la « disfida di Barletta », un combat entre chevaliers italiens et français qui eut lieu en 1503. Mais le cœur spirituel de la cité reste lié à Saint Roger. Sa cathédrale, dédiée à Santa Maria Maggiore, conserve ses reliques, et sa fête, le 30 décembre, est l’occasion de processions et de cérémonies religieuses qui perpétuent un culte vieux de neuf siècles.
Le prénom Roger, d’origine germanique (Hrodger, « lance glorieuse »), est porté par de nombreux saints et bienheureux. Mais c’est le protecteur de Barletta qui, dans le sud de l’Italie, a donné au nom sa résonance la plus populaire.
Le saviez-vous ?
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La bataille de Cannes, en 216 av. J.-C., où Hannibal encercla et anéantit huit légions romaines, reste l’une des plus grandes défaites militaires de l’histoire de Rome. Saint Roger fut évêque de cette même ville mille trois cents ans plus tard — à une époque où Canne n’était plus qu’un modeste bourg, bien loin de sa gloire antique.
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Le colosse de Barletta, une statue de bronze de plus de cinq mètres représentant probablement un empereur romain, est l’une des plus grandes statues antiques en bronze conservées au monde. Les habitants de Barletta l’appellent affectueusement « Eraclio » et le considèrent, avec Saint Roger, comme l’un des symboles de leur ville.
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Il existe plusieurs saints Roger dans le calendrier : outre l’évêque de Canne, on trouve Roger Dickenson, martyr anglais du XVIe siècle exécuté sous Élisabeth Ire pour avoir exercé son ministère de prêtre catholique en Angleterre. Deux destins très différents, unis par un même prénom et une même fidélité.