Saint Romain — L'évêque qui terrassa la Gargouille de Rouen

Un dragon dans la Seine, un évêque armé de sa seule étole, et un condamné à mort comme seul allié. La légende de Saint Romain tient du film d’aventures — et pourtant, elle a façonné pendant des siècles la justice et les traditions de la ville de Rouen.
Un évêque dans la tourmente du VIIe siècle
Romain accède à l’épiscopat de Rouen vers 626, à une époque où la Normandie n’existe pas encore. La région, alors partie de la Neustrie franque, se débat entre rivalités politiques, vestiges de paganisme et désordres en tous genres. L’évêque doit autant gouverner les âmes que négocier avec les puissants du monde mérovingien.
Les sources historiques sur Romain sont maigres. On sait qu’il a administré son diocèse avec fermeté, fondé des églises et lutté contre les superstitions païennes encore vivaces dans les campagnes normandes. Mais c’est la légende qui a fait de lui l’un des saints les plus célèbres du nord de la France.
La Gargouille : un dragon au bord de la Seine
Selon la tradition, un monstre terrible — la Gargouille — semait la terreur dans les environs de Rouen. La créature, mi-dragon mi-serpent, vivait dans la Seine et dévastait les récoltes, engloutissait les bateaux et dévorait le bétail. Certaines versions ajoutent qu’elle crachait des torrents d’eau, inondant les terres riveraines.
Personne n’osait l’affronter. Romain, lui, se porta volontaire. Il ne demanda qu’un compagnon : un condamné à mort tiré des prisons de la ville. Les deux hommes — l’évêque et le criminel — s’avancèrent vers la bête. Romain fit le signe de croix, passa son étole autour du cou de la Gargouille, et la créature devint docile comme un agneau. On la conduisit sur la place publique où elle fut brûlée.
Le détail du condamné à mort n’est pas anodin. Il est au cœur de la plus extraordinaire conséquence de cette légende.
Le privilège de la fierté : quand une légende fait la loi
Chaque année, lors de la fête de l’Ascension, le chapitre de la cathédrale de Rouen avait le droit de libérer un condamné à mort. Ce privilège, dit « de la fierté de Saint-Romain », est l’un des plus anciens et des plus étranges droits ecclésiastiques de France. Il perdura du Moyen Âge jusqu’à la Révolution.
Le prisonnier devait soulever la châsse contenant les reliques du saint — la « fierté » — lors d’une procession solennelle à travers la ville. Puis il était libéré, gracié. Ce rituel mêlait justice, religion et spectacle populaire dans une mise en scène qui attirait toute la Normandie. Il attirait des foules considérables et faisait de Rouen un lieu unique dans le paysage juridique français.
Des criminels célèbres bénéficièrent de ce privilège. Le plus connu reste le cas de 1210, où un meurtrier fut libéré devant une foule immense. Chaque année, le choix du prisonnier donnait lieu à d’âpres débats entre le chapitre et les autorités civiles.
Entre mythe et histoire
La Gargouille de Romain a-t-elle existé ? Les historiens y voient généralement une métaphore : le dragon représenterait les crues dévastatrices de la Seine, ou le paganisme que l’évêque combattait. Le mot « gargouille » lui-même vient de cette légende — il a donné son nom aux gargouilles des cathédrales, ces figures monstrueuses qui crachent l’eau de pluie, rappelant le souffle aquatique du monstre de la Seine.
Comme Saint Georges et son dragon, Romain incarne la victoire de l’ordre sur le chaos. Mais sa légende a ceci de particulier qu’elle a produit des effets juridiques réels pendant plus de cinq siècles.
À Rouen, la cathédrale Notre-Dame conserve le souvenir de cet évêque dont la légende a traversé quinze siècles. Les vitraux racontent son combat, et la « fierté » — cette châsse à reliques qui libérait les condamnés — reste l’un des objets les plus chargés de symbolique de l’histoire normande.
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Le saviez-vous ?
- Le mot « gargouille » utilisé en architecture vient directement de la légende de Saint Romain. Les figures sculptées sur les cathédrales qui évacuent l’eau de pluie portent ce nom en référence au monstre aquatique de la Seine.
- Le privilège de la fierté a fonctionné pendant environ cinq siècles. Il fut aboli en 1790, au début de la Révolution française, avec la suppression des privilèges ecclésiastiques.
- Certains historiens pensent que le « dragon » de Saint Romain pourrait être une réminiscence d’un culte fluvial païen lié à la Seine, que l’évêque aurait combattu en christianisant les populations locales.