Sainte Catherine de Sienne — La mystique qui fit plier les papes

Elle ne savait ni lire ni écrire — du moins pas avant l’âge de vingt ans. Elle n’avait aucun titre, aucun pouvoir, aucune fortune. Et pourtant, Catherine Benincasa, fille d’un teinturier de Sienne, a écrit au pape pour lui dire qu’il avait tort, l’a convaincu de quitter Avignon, et a changé le cours de l’histoire de l’Église. Elle avait trente ans.
La vingt-cinquième enfant
Catherine naît en 1347 à Sienne, en pleine épidémie de peste noire. Elle est la vingt-quatrième de vingt-cinq enfants (sa jumelle meurt à la naissance). Son père, Giacomo Benincasa, est teinturier. Sa mère, Lapa, survivra à presque tous ses enfants — et à Catherine elle-même.
Dès l’âge de six ans, Catherine a des visions. À sept ans, elle fait vœu de virginité. À seize ans, quand sa famille tente de la marier, elle se coupe les cheveux. Message reçu. En 1363, elle devient tertiaire dominicaine — les Mantellate, ces femmes laïques qui portent le manteau noir et blanc de Saint Dominique tout en vivant chez elles.
Pendant trois ans, Catherine vit recluse dans sa chambre, en prière et en jeûne extrêmes. Puis, à vingt et un ans, elle sort. Et quand Catherine de Sienne sort dans le monde, le monde ne s’en remet pas.
La diplomate de Dieu
Catherine soigne les malades, assiste les condamnés à mort, attire un cercle de disciples — prêtres, nobles, artistes — qu’elle appelle sa « belle brigade ». Elle dicte des centaines de lettres (380 sont conservées) aux rois, aux reines, aux mercenaires, aux cardinaux. Son ton est direct, parfois cinglant : elle appelle le pape « mon doux papa » tout en lui reprochant sa lâcheté.
Car le grand combat de Catherine, c’est le retour du pape à Rome. Depuis 1309, les papes résident à Avignon, sous influence française. Pour Catherine, c’est un scandale : le successeur de Pierre doit siéger à Rome. En 1376, elle se rend à Avignon et rencontre Grégoire XI. On ne sait pas exactement ce qu’elle lui dit, mais en janvier 1377, le pape quitte Avignon pour Rome.
Sainte Thérèse d’Avila, deux siècles plus tard, montrera la même audace face aux autorités ecclésiastiques. Mais Catherine reste un cas unique : une femme laïque, sans instruction formelle, qui a infléchi la géopolitique de la chrétienté.
Écrire sans savoir écrire
Catherine apprend à lire vers vingt ans, et à écrire seulement vers la fin de sa vie. La plus grande partie de son œuvre est dictée. Son texte majeur, Le Dialogue (ou Le Livre de la divine doctrine), est une conversation entre l’âme et Dieu, dictée en extase en 1378. Saint Thomas d’Aquin, l’autre grand dominicain, avait construit une cathédrale de logique ; Catherine, elle, écrit avec le feu.
Épuisée par les jeûnes, les voyages et le Grand Schisme d’Occident qui déchire l’Église malgré ses efforts, Catherine meurt à Rome le 29 avril 1380. Elle a trente-trois ans — l’âge du Christ, noteront ses biographes.
En 1970, Paul VI la proclame Docteur de l’Église — la première femme à recevoir ce titre, ex aequo avec Thérèse d’Avila. En 1999, Jean-Paul II la fait co-patronne de l’Europe, aux côtés de Saint Benoît et de Sainte Brigitte de Suède.
Le saviez-vous ?
- Catherine de Sienne est morte à trente-trois ans, mais son influence épistolaire est stupéfiante : 380 lettres conservées, adressées à trois papes, des rois, des reines, des condottieri et de simples artisans. C’est l’un des plus importants corpus épistolaires du Moyen Âge.
- Elle a été proclamée Docteur de l’Église en 1970, en même temps que Sainte Thérèse d’Avila. Avant elles, seuls des hommes avaient reçu ce titre en six siècles. Aujourd’hui, on compte quatre femmes Docteurs de l’Église sur trente-sept au total.
- Catherine dictait souvent à trois secrétaires en même temps, sur des sujets différents, parfois en état d’extase. Ses disciples rapportent qu’elle pouvait passer plusieurs jours sans manger ni dormir pendant ces périodes de dictée intense.