Sainte Catherine de Suède — La fille de Brigitte, pèlerine

En 1350, une jeune noble suédoise quitte son pays pour rejoindre sa mère à Rome. Elle pensait rester quelques mois. Elle y passera vingt-cinq ans. Catherine de Vadstena va traverser l’Europe médiévale en pleine peste noire, négocier avec des papes, affronter des prétendants insistants et poursuivre l’œuvre la plus ambitieuse de sa mère — la fondation d’un nouvel ordre religieux. Tout cela dans l’ombre d’une femme, Sainte Brigitte, dont la personnalité écrasante n’a pas facilité la tâche.
La fille d’une visionnaire
Catherine naît vers 1331 en Suède, quatrième des huit enfants de Brigitte Birgersdotter et d’Ulf Gudmarsson. Sa mère est déjà une figure publique : Brigitte reçoit des visions, conseille le roi de Suède, et prépare un projet qui l’obsède — la fondation de l’Ordre du Saint-Sauveur, un ordre mixte où moines et moniales cohabiteraient sous la direction d’une abbesse.
Catherine est mariée jeune à Eggard von Küren, un noble allemand. Le mariage semble avoir été une affaire arrangée et demeurée chaste — du moins selon les hagiographes. Quand Brigitte part pour Rome en 1349 pour obtenir l’approbation pontificale de son ordre, Catherine la rejoint un an plus tard. Elle ne reverra jamais la Suède de son vivant.
Vingt-cinq ans à Rome
La Rome de 1350 n’est pas la Ville éternelle que nous imaginons. Les papes sont à Avignon, la ville est dépeuplée par la peste et les guerres, les grandes basiliques tombent en ruine. C’est dans ce décor que Catherine devient le bras droit de sa mère, gérant le quotidien pendant que Brigitte se consacre à ses visions et à ses lettres incendiaires aux papes.
Catherine se révèle une organisatrice redoutable. Elle gère les finances, coordonne la petite communauté suédoise exilée à Rome, et négocie avec la curie pontificale. Sa beauté lui vaut des ennuis : un noble romain tente de l’enlever pour l’épouser de force. Catherine échappe à l’agression et refuse catégoriquement tout remariage après la mort de son époux Eggard.
En 1372, Catherine accompagne sa mère dans un dernier pèlerinage en Terre sainte. Brigitte, épuisée, meurt à Rome le 23 juillet 1373, peu après leur retour. Catherine se retrouve seule avec un héritage colossal : faire approuver l’Ordre du Saint-Sauveur et obtenir la canonisation de sa mère.
Le retour en Suède et l’achèvement de l’œuvre
En 1374, Catherine ramène le corps de Brigitte en Suède — un voyage de plusieurs mois à travers une Europe ravagée par la guerre de Cent Ans et les séquelles de la peste. Elle s’installe à Vadstena, au bord du lac Vättern, où Brigitte avait voulu fonder son monastère principal.
Catherine devient la première supérieure de Vadstena, bien qu’elle n’en porte pas officiellement le titre d’abbesse. Elle organise la vie du monastère, accueille des novices, et multiplie les démarches à Rome pour la canonisation de sa mère. Elle y retournera elle-même en 1375, un voyage éprouvant pour une femme de quarante-cinq ans dans l’Europe médiévale.
Elle meurt le 24 mars 1381 à Vadstena, sans avoir obtenu la canonisation de Brigitte — celle-ci n’interviendra qu’en 1391. Mais l’Ordre du Saint-Sauveur, qu’elle a consolidé, comptera jusqu’à quatre-vingts monastères à travers l’Europe du Nord. Le monastère de Vadstena reste aujourd’hui un haut lieu de pèlerinage en Suède.
Catherine a vécu dans l’ombre de sa mère, mais c’est elle qui a transformé la vision de Brigitte en réalité institutionnelle. Sans la patience, l’endurance et le sens politique de la fille, les révélations de la mère seraient restées lettre morte. Comme Sainte Claire après Saint François, Catherine est celle qui a construit ce que l’autre avait rêvé.
Le saviez-vous ?
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L’Ordre du Saint-Sauveur, fondé par Brigitte et consolidé par Catherine, était l’un des rares ordres mixtes du Moyen Âge : moines et moniales vivaient dans le même complexe monastique, séparés mais sous l’autorité d’une abbesse. Cette structure audacieuse pour l’époque attirera jusqu’à quatre-vingts fondations en Europe.
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Catherine a traversé l’Europe au moins cinq fois entre la Suède et Rome — soit environ 2 500 kilomètres par trajet, à cheval ou à pied, dans une époque où les routes étaient peu sûres et la peste récurrente. Ces voyages font d’elle l’une des plus grandes voyageuses du XIVe siècle.
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Le monastère de Vadstena, au bord du lac Vättern en Suède, est devenu un important centre intellectuel au XVe siècle. Les religieuses y ont produit certains des plus anciens textes en suédois, faisant de Vadstena un berceau de la littérature scandinave.