Sainte Colette de Corbie : la recluse qui réforma les Clarisses

Portrait de sainte Colette de Corbie, réformatrice des Clarisses au XVe siècle, en Picardie

Pendant quatre ans, elle vit murée dans une cellule adossée à l’église de Corbie, en Picardie. Quatre ans de silence, de prière, de solitude totale. Puis, un jour, elle sort — et entreprend de réformer un ordre religieux tout entier. L’histoire de Colette Boylet est celle d’une femme qui a eu besoin de disparaître avant de pouvoir tout changer.

La fille du charpentier

Nicolette Boylet naît le 13 janvier 1381 à Corbie, petite ville picarde au nord d’Amiens. Son père, Robert, est charpentier à l’abbaye bénédictine. Sa mère a plus de soixante ans à sa naissance — un fait que les hagiographes interpréteront comme un signe providentiel. L’enfant est petite, chétive, d’une santé précaire. Elle perd ses deux parents avant ses dix-huit ans.

Orpheline, Colette hérite d’un modeste patrimoine et cherche sa voie. Elle essaie les Béguines, puis les Bénédictines, puis les Urbanistes — une branche assouplie des Clarisses. Rien ne lui convient. Chaque fois, elle bute sur le même problème : la règle est devenue trop lâche, le confort a remplacé la pauvreté, l’esprit de François d’Assise s’est dilué dans les compromis.

En 1402, elle prend une décision radicale : elle se fait emmurer. Le curé de Corbie célèbre le rite de la réclusion — un office qui ressemble à celui des morts. Colette a vingt et un ans.

De la cellule à la réforme

Quatre ans de réclusion. On ne sait presque rien de ce qui s’y passe, sinon que Colette reçoit des visions. François d’Assise et Claire d’Assise lui apparaissent et lui confient une mission : restaurer la règle primitive des Clarisses, celle de la pauvreté absolue, sans les adoucissements accumulés au fil des siècles.

En 1406, Colette sort de sa cellule et se rend à Nice, où réside l’antipape Benoît XIII (on est en plein Grand Schisme d’Occident). Elle obtient de lui l’autorisation de réformer l’ordre. C’est un coup de maître diplomatique : une recluse picarde qui convainc un pape d’Avignon de lui donner carte blanche.

Le chantier est immense. Les monastères existants résistent — qui veut revenir à la pauvreté quand on a pris l’habitude du confort ? Colette fonde alors ses propres maisons. En quarante ans, elle crée ou réforme dix-sept monastères, de Besançon à Gand, d’Auxonne à Heidelberg. Les « Colettines » deviennent une branche distincte des Clarisses, reconnue pour sa rigueur.

Une réformatrice avant la Réforme

Ce qui retient l’attention chez Colette, c’est sa précocité. Un siècle avant Luther, elle diagnostique exactement le même mal : le relâchement, la richesse des ordres religieux, l’écart entre l’idéal évangélique et la pratique. Mais sa réponse est différente — pas la rupture, la réforme de l’intérieur. En cela, elle annonce Sainte Thérèse d’Avila, qui mènera le même combat chez les Carmélites cent cinquante ans plus tard.

Colette meurt le 6 mars 1447 à Gand, épuisée par des décennies de voyages, de négociations et de fondations. Elle est canonisée en 1807 par Pie VII. Ses monastères colettins existent toujours, notamment en France et en Belgique, fidèles à cette règle de pauvreté radicale pour laquelle une petite Picarde a quitté sa cellule.

Le saviez-vous ?

  • Le rite de la réclusion pratiqué sur Colette en 1402 comprenait l’extrême-onction et des prières des morts. Symboliquement, elle était considérée comme morte au monde — un « enterrement » volontaire à vingt et un ans.
  • Colette dormait sur des sarments de vigne et jeûnait si sévèrement que ses contemporains la croyaient incapable de survivre. Elle a pourtant vécu soixante-six ans, bien au-delà de l’espérance de vie courante au XVe siècle.
  • Ses parents l’avaient nommée Nicolette en l’honneur de saint Nicolas de Myre, mais tout le monde l’a toujours appelée par le diminutif « Colette ». C’est ce prénom familier qui est passé à la postérité — preuve que la réforme peut venir des petits noms et des petites gens.