Sainte Marguerite-Marie Alacoque — La visionnaire du Sacré-Cœur

Portrait de sainte Marguerite-Marie Alacoque, mystique du Sacré-Cœur, XVIIe siècle

Nous sommes à Paray-le-Monial, en Bourgogne, un soir de décembre 1673. Une jeune religieuse visitandine de vingt-six ans est en prière devant le Saint-Sacrement. Elle tombe en extase et voit — ou croit voir — le Christ lui montrer son cœur, « entouré de flammes, surmonté d’une croix, entouré d’une couronne d’épines ». Il lui demande de répandre la dévotion à ce cœur « qui a tant aimé les hommes ». Marguerite-Marie Alacoque n’est ni théologienne ni mystique reconnue. C’est une moniale ordinaire, fragile de santé, maladroite de ses mains. Pourtant, de cette vision naîtra l’une des dévotions les plus populaires du catholicisme — et l’un de ses monuments les plus célèbres, la basilique du Sacré-Cœur de Paris.

Une enfance éprouvée

Marguerite naît le 22 juillet 1647 à Verosvres, en Charolais. Son père, notaire royal, meurt quand elle a huit ans. Sa mère et elle tombent sous la coupe de parents autoritaires qui les traitent pratiquement en servantes. Marguerite est malade — des rhumatismes la clouent au lit pendant quatre ans. Elle attribue sa guérison à la Vierge et promet de se consacrer à Dieu.

À vingt-quatre ans, elle entre au monastère de la Visitation à Paray-le-Monial. Elle n’est pas une novice brillante : maladroite en cuisine, lente dans les travaux manuels, sujette à des malaises qui agacent la communauté. La supérieure la trouve « exaltée ». Certaines sœurs la croient folle ou simulatrice.

Les grandes révélations

Entre décembre 1673 et juin 1675, Marguerite-Marie reçoit trois révélations majeures. Le Christ, dit-elle, lui apparaît et lui révèle son cœur blessé par l’indifférence des hommes. Il demande trois choses : la communion réparatrice le premier vendredi de chaque mois, une heure d’adoration le jeudi soir en mémoire de l’agonie à Gethsémani, et l’institution d’une fête du Sacré-Cœur.

Au couvent, c’est le scepticisme. Les sœurs la croient atteinte de vapeurs. Les supérieurs ecclésiastiques sont prudents — la France du XVIIe siècle, marquée par les faux mystiques et les illuminés, se méfie des visions. Marguerite-Marie souffre d’être incomprise. Mais un homme va changer la donne.

Claude La Colombière

Saint Claude La Colombière, jésuite brillant et confesseur du monastère, arrive à Paray-le-Monial en 1675. Il écoute Marguerite-Marie, l’interroge longuement, et conclut que ses expériences sont authentiques. Son soutien est décisif. La Colombière est un intellectuel respecté, pas un exalté. Son jugement rassure les supérieurs et donne à la dévotion au Sacré-Cœur une caution théologique.

Après la mort de La Colombière en 1682 et celle de Marguerite-Marie en 1690, la dévotion se répand lentement. Les Jésuites en deviennent les principaux propagateurs. En 1765, le pape Clément XIII autorise officiellement la fête du Sacré-Cœur. En 1856, Pie IX l’étend à toute l’Église.

De Paray-le-Monial à Montmartre

Le lien entre Marguerite-Marie et la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre est indirect mais réel. Après la défaite de 1870 et la Commune de Paris, deux laïcs catholiques font le vœu de construire une basilique dédiée au Sacré-Cœur en expiation des malheurs de la France. Le projet, adopté par l’Assemblée nationale en 1873, est imprégné de la dévotion répandue par les Visitandines. La basilique, achevée en 1914, est devenue l’un des monuments les plus visités de France — sans que la plupart des touristes sachent que tout a commencé avec les visions d’une religieuse bourguignonne dans un petit parloir de province.

Marguerite-Marie a été canonisée en 1920. Sa fête, le 16 octobre, est célébrée avec ferveur à Paray-le-Monial, devenu l’un des grands lieux de pèlerinage de France.

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Le saviez-vous ?

  • La basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, l’un des monuments les plus photographiés de Paris, est directement liée aux révélations de Marguerite-Marie. Elle a été construite à partir de 1875 en « expiation » des malheurs de la France, dans l’esprit de la dévotion promue par la visitandine deux siècles plus tôt.
  • Marguerite-Marie ne savait pas écrire correctement quand elle est entrée au couvent. Son autobiographie, rédigée sur ordre de ses supérieurs, est pleine de fautes d’orthographe et de grammaire — mais les mystiques qui l’ont lue, dont Thérèse de Lisieux, y ont trouvé une authenticité saisissante.
  • Claude La Colombière, le jésuite qui a cru en Marguerite-Marie quand tout le couvent doutait, a été canonisé en 1992. À Paray-le-Monial, leurs deux mémoires sont indissociables : on ne visite pas le sanctuaire de l’une sans rencontrer la chapelle de l’autre.