Saints Innocents — Les enfants de Bethléem, premiers martyrs

Portrait des saints Innocents, enfants martyrs de Bethléem au Ier siècle

Trois jours après Noël, l’Église célèbre un événement qui détonne avec la douceur de la crèche. Des enfants meurent. Pas en héros, pas en confessant leur foi — ils ne savent même pas parler. Les Saints Innocents sont les martyrs les plus troublants du calendrier chrétien : des victimes pures, sacrifiées par la peur d’un tyran qui voyait dans un nourrisson une menace pour son trône.

Le récit de Matthieu

L’épisode ne figure que dans l’Évangile de Saint Matthieu. Des mages venus d’Orient arrivent à Jérusalem et demandent au roi Hérode où est né « le roi des Juifs ». Hérode, vieillissant et paranoïaque, s’affole. Il a déjà fait assassiner trois de ses propres fils et une épouse par crainte de conspiration. Un rival nouveau-né ne lui fait pas peur — il lui fait horreur.

Il demande aux mages de lui indiquer l’endroit exact où se trouve l’enfant, « afin que j’aille moi aussi l’adorer ». Les mages, avertis en songe, repartent par un autre chemin. Hérode, furieux d’avoir été joué, ordonne le massacre de tous les enfants mâles de deux ans et moins dans Bethléem et ses environs.

Le texte de Matthieu est sobre, presque clinique : « Alors s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie : Une voix dans Rama s’est fait entendre, des pleurs et une longue plainte ; c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. »

Entre histoire et mémoire

Les historiens débattent de la réalité historique du massacre. Flavius Josèphe, qui documente pourtant les nombreux crimes d’Hérode, n’en parle pas. Bethléem, à l’époque, est un petit village — les victimes se compteraient en dizaines, pas en milliers comme l’iconographie médiévale le suggère parfois. Un massacre localisé pouvait facilement passer inaperçu dans le tumulte de la fin du règne d’Hérode.

Mais l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Le caractère d’Hérode, tel que Josèphe le décrit — un homme capable de faire exécuter ses propres enfants par peur du complot —, rend l’épisode parfaitement plausible. L’empereur Auguste aurait d’ailleurs fait ce bon mot : « Il vaut mieux être le porc d’Hérode que son fils », jouant sur le fait qu’un roi juif ne tue pas les cochons.

Une fête ancienne et paradoxale

Le culte des Saints Innocents est attesté dès le IVe siècle. Saint Augustin leur consacre un sermon où il pose la question théologique centrale : comment ces enfants peuvent-ils être martyrs alors qu’ils n’ont pas choisi de mourir pour le Christ ? Sa réponse : ils sont martyrs non par la volonté mais par la grâce. Le Christ, en quelque sorte, les a précédés dans le sacrifice qu’il accomplira trente-trois ans plus tard.

Cette réponse n’épuise pas le malaise. La fête des Saints Innocents est placée le 28 décembre, au cœur de l’octave de Noël, comme un rappel brutal : la naissance du Sauveur a un coût. La joie de Noël coexiste avec le deuil. L’Incarnation ne se produit pas dans un monde idéal — elle surgit dans un monde violent, où les tyrans tuent des enfants par peur de perdre le pouvoir.

Au Moyen Âge, la fête des Innocents donnait lieu à des rituels étranges : la « fête des fous » ou la « fête de l’âne », où les hiérarchies étaient inversées et où un enfant de chœur était élu « évêque d’un jour ». Derrière le carnaval, une intuition théologique : les derniers seront les premiers, et les plus petits sont parfois les plus grands.

Le saviez-vous ?

  • Le cimetière des Innocents à Paris, fondé au XIIe siècle et fermé en 1780, était le plus grand cimetière de la capitale. Il doit son nom aux Saints Innocents et fut pendant six siècles le lieu d’inhumation principal des Parisiens. Ses ossements furent transférés dans les catacombes que l’on visite aujourd’hui.

  • Dans l’art occidental, le Massacre des Innocents est l’un des sujets les plus peints de l’histoire. De Giotto à Rubens en passant par Nicolas Poussin, les plus grands maîtres ont représenté cette scène — souvent avec une violence crue qui choquait même leurs contemporains. Le tableau de Guido Reni, conservé à Bologne, est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre du genre.

  • La liturgie ancienne attribuait aux Saints Innocents une couleur violette — celle du deuil — plutôt que le rouge des martyrs. Ce n’est qu’après la réforme liturgique de 1960 que le rouge fut adopté, reconnaissant pleinement leur statut de premiers martyrs du christianisme.