Saint Matthieu : le collecteur d'impôts devenu évangéliste

Un rayon de lumière traverse une pièce sombre. Un homme assis à une table couverte de pièces de monnaie lève les yeux, stupéfait. Un autre, debout dans l’ombre, le désigne du doigt. Cette scène, peinte par Le Caravage en 1600, est devenue l’un des tableaux les plus célèbres de l’histoire de l’art. Elle raconte un moment qui dura quelques secondes et changea une vie pour toujours : l’appel de Matthieu.
Le publicain de Capharnaüm
Dans la Palestine du Ier siècle, les publicains sont des collecteurs d’impôts au service de l’occupant romain. Ils achèvent d’être détestés en prélevant systématiquement plus que le montant dû, gardant la différence pour eux. Dans la société juive, ils sont considérés comme des traîtres et des pécheurs publics — classés avec les prostituées dans l’échelle du mépris social.
Matthieu — appelé Lévi dans les évangiles de Marc et de Luc — est l’un d’eux. Il tient son bureau de péage à Capharnaüm, sur la route commerciale qui relie Damas à la Méditerranée. Il est probablement aisé, certainement méprisé, et vraisemblablement habitué à l’hostilité de ses compatriotes.
Un jour, Jésus passe devant son bureau. Il lui dit deux mots : « Suis-moi. » Matthieu se lève et le suit. Le texte évangélique ne s’embarrasse d’aucun détail psychologique. Pas d’hésitation, pas de négociation, pas de « laissez-moi d’abord régler mes affaires ». L’immédiateté est totale.
Le banquet du scandale
Ce qui suit l’appel est presque aussi important que l’appel lui-même. Matthieu organise un grand repas chez lui, où Jésus s’attable avec « beaucoup de publicains et de pécheurs ». Les pharisiens s’en offusquent : comment un rabbi peut-il manger avec cette racaille ? La réponse de Jésus est devenue proverbiale : « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. »
Saint Paul, qui vivra une conversion tout aussi radicale quelques années plus tard, théorisera cette idée : la grâce va chercher l’homme là où il est, pas là où il devrait être. Mais Matthieu, le premier, en a fait l’expérience concrète.
L’Évangile du Royaume
La tradition attribue à Matthieu le premier des quatre Évangiles. Les spécialistes débattent de la datation exacte (entre 70 et 90), mais le texte occupe la première place dans le canon du Nouveau Testament. C’est l’Évangile le plus structuré, le plus « pédagogique » — ce qui n’est peut-être pas un hasard pour un homme habitué à tenir des comptes et à organiser des registres.
L’Évangile de Matthieu contient le Sermon sur la montagne — les Béatitudes, le Notre Père, « les lys des champs » — qui constitue le cœur de l’enseignement moral de Jésus. Il insiste plus que les autres sur l’accomplissement des prophéties d’Israël, signe qu’il s’adresse d’abord à un public juif.
Après la Pentecôte, la tradition envoie Matthieu évangéliser l’Éthiopie, la Perse ou la Parthie selon les sources. Les récits de son martyre varient — épée, lance, bûcher — sans qu’aucun ne soit historiquement certain. Il est patron des comptables, des banquiers, des douaniers et des agents du fisc, un patronage qui ne manque pas d’humour quand on connaît son histoire.
Prière à Saint Matthieu
Saint Matthieu, toi qui as tout quitté à l’appel du Christ, apprends-nous à nous lever sans hésiter quand Dieu nous appelle. Par ton intercession, que nous sachions reconnaître la grâce là où elle se manifeste, même dans les lieux les plus inattendus de nos vies. Amen.
Le saviez-vous ?
- La Vocation de Saint Matthieu du Caravage, peinte en 1600 pour la chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis-des-Français à Rome, est considérée comme l’un des tableaux les plus influents de l’histoire de l’art. Le geste de Jésus, désignant Matthieu du doigt, reprend exactement le geste d’Adam dans la Création de Michel-Ange à la Sixtine — un dialogue visuel entre deux chefs-d’œuvre.
- L’Évangile de Matthieu est le seul à rapporter l’épisode des Mages, l’étoile de Bethléem, le massacre des Innocents et la fuite en Égypte. Sans Matthieu, pas de crèche de Noël telle que nous la connaissons, pas de Rois mages, pas d’Épiphanie. La culture populaire de Noël lui doit énormément.
- Le symbole de Matthieu dans l’iconographie chrétienne est un homme ailé (ou un ange), parce que son Évangile commence par la généalogie humaine de Jésus. Chaque évangéliste a son symbole : l’aigle pour Jean, le lion pour Marc, le taureau pour Luc. Ensemble, ils forment le « tétramorphe » que l’on retrouve sur des milliers de portails d’églises médiévales.