Saint Thomas d'Aquin — Le bœuf muet de la philosophie

Ses camarades de classe le surnommaient « le bœuf muet de Sicile » parce qu’il était gros, lent et ne disait presque rien. Son maître Albert le Grand aurait rétorqué : « Ce bœuf mugira si fort que le monde entier l’entendra. » Sept siècles plus tard, la prédiction s’est réalisée au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer. Thomas d’Aquin, le dominicain taciturne, a produit l’œuvre intellectuelle la plus monumentale du Moyen Âge — et peut-être de toute la théologie chrétienne.
Le fils qui a dit non à sa famille
Thomas naît en 1225 au château de Roccasecca, près de Naples, dans une famille de petite noblesse italienne. Ses parents le destinent à une carrière brillante : abbé du Mont-Cassin, pourquoi pas évêque. Ils l’envoient étudier à l’université de Naples. Mauvaise idée. Le jeune homme y découvre les dominicains, cet ordre mendiant qui vient d’être fondé et qui place l’étude au cœur de la vie religieuse. À dix-neuf ans, Thomas décide d’entrer chez eux.
Ses frères, furieux, l’enlèvent sur la route et l’enferment dans une tour du château familial pendant un an. Selon la légende, ils lui envoient même une courtisane pour le faire changer d’avis. Thomas la chasse avec un tison brûlant. La famille finit par céder. Le « bœuf muet » a une volonté de fer.
La Somme, cathédrale de papier
À Paris puis à Cologne, Thomas étudie sous la direction d’Albert le Grand. Il découvre Aristote, dont les textes viennent d’être retraduits en latin via l’arabe. C’est le choc intellectuel de sa vie. À une époque où l’Église se méfie du philosophe grec — trop païen, trop rationaliste –, Thomas entreprend une synthèse audacieuse : montrer que la raison et la foi ne se contredisent pas, mais se complètent.
Le résultat est la Somme théologique, commencée en 1265. Trois parties, des milliers de pages, un édifice logique d’une précision vertigineuse. Thomas y traite de tout : l’existence de Dieu, la nature du mal, l’éthique, la politique, les anges. Chaque question suit la même méthode : objections, réponse, réfutation des objections. C’est la rigueur universitaire élevée au rang d’art.
Saint Augustin avait posé les bases de la théologie occidentale huit siècles plus tôt. Thomas les reprend, les enrichit d’Aristote, et construit un système si solide que l’Église en fera sa philosophie officielle.
L’arrêt brutal
Le 6 décembre 1273, quelque chose se produit pendant la messe. Thomas a une expérience mystique dont il ne révélera presque rien. Il pose sa plume et ne la reprendra jamais. À son ami Reginald qui le supplie de continuer la Somme, il répond : « Tout ce que j’ai écrit me paraît comme de la paille comparativement à ce que j’ai vu. »
La Somme théologique restera inachevée. Thomas meurt trois mois plus tard, le 7 mars 1274, en route vers le concile de Lyon. Il a quarante-neuf ans. L’homme qui avait consacré sa vie à prouver que la raison mène à Dieu a fini par découvrir que Dieu dépasse infiniment la raison.
Un héritage vivant
Léon XIII le proclame patron des universités catholiques en 1880. Mais l’influence de Thomas déborde largement le cadre religieux. Sa réflexion sur le droit naturel nourrit la philosophie politique moderne. Sa méthode d’argumentation — écouter loyalement l’adversaire avant de répondre — reste un modèle de débat intellectuel. François d’Assise a incarné la sainteté du cœur ; Thomas a incarné celle de l’intelligence.
Le saviez-vous ?
- Thomas d’Aquin dictait parfois à trois ou quatre secrétaires en même temps, sur des sujets différents. Certains biographes estiment qu’il a produit l’équivalent de huit millions de mots au cours de sa vie — en à peine vingt-cinq ans d’écriture.
- Le surnom de « Docteur Angélique » ne vient pas de son caractère, mais de son traité sur les anges dans la Somme théologique, considéré comme la réflexion la plus complète jamais écrite sur la nature angélique.
- Il a failli ne jamais être dominicain. Sa famille l’a séquestré pendant un an dans une tour pour le faire renoncer à entrer dans l’ordre. Ses frères, qui étaient soldats de l’empereur Frédéric II, considéraient les ordres mendiants comme indignes de leur rang.