Saint Albert le Grand — Le savant universel du Moyen Âge

Cologne, vers 1250. Dans la salle de cours du couvent dominicain, un professeur trapu et vif commente à la fois Aristote, les propriétés des plantes, le mouvement des astres et la nature de l’âme. Ses étudiants l’appellent déjà « le Grand » — non pour sa taille, mais pour l’étendue vertigineuse de son savoir. Parmi eux, un jeune Italien massif et silencieux que les autres surnomment « le bœuf muet de Sicile ». Albert regarde ce garçon taciturne et lance une phrase prophétique : « Vous l’appelez le bœuf muet, mais les mugissements de ce bœuf retentiront dans le monde entier. » Le bœuf muet, c’est Thomas d’Aquin.
Un esprit sans frontières
Albert naît vers 1200 en Souabe, dans une famille de la petite noblesse. Envoyé étudier à Padoue, il y rencontre les Dominicains et entre dans l’Ordre des Prêcheurs vers 1223. C’est un choix audacieux : les Dominicains sont un ordre jeune, fondé à peine quelques années plus tôt, dédié à l’étude et à la prédication. Albert y trouvera l’environnement intellectuel dont il a besoin.
Sa curiosité est sans limites. Théologie, philosophie, logique, métaphysique — mais aussi botanique, zoologie, minéralogie, astronomie, chimie. Albert est le premier penseur médiéval à commenter l’intégralité de l’œuvre d’Aristote, qu’il rend accessible au monde latin à une époque où lire le philosophe grec est suspect. L’Église se méfie de cette philosophie païenne. Albert répond par les faits : la raison et la foi ne s’opposent pas, elles se complètent.
Le maître et l’élève
La relation entre Albert et Thomas d’Aquin est l’une des plus fécondes de l’histoire intellectuelle. Albert reconnaît immédiatement le génie de son étudiant et le forme pendant plusieurs années, d’abord à Cologne puis à Paris. Quand Thomas développe sa propre synthèse philosophique et théologique — la fameuse Somme théologique — il le fait sur les fondations posées par Albert.
Mais Albert n’est pas qu’un précurseur. Là où Thomas se concentre sur la métaphysique et la théologie, Albert s’aventure dans les sciences naturelles avec une méthode d’observation qui annonce la science moderne. Son traité De Animalibus décrit avec précision des centaines d’espèces. Son De Vegetabilibus est un travail de botaniste qui va bien au-delà de la compilation. Il observe, expérimente, vérifie. « L’expérience seule fait la certitude en ces matières », écrit-il — une phrase qui, au XIIIe siècle, est presque révolutionnaire.
Évêque malgré lui, savant jusqu’au bout
En 1260, le pape le nomme évêque de Ratisbonne. Albert déteste cette charge administrative qui l’éloigne de ses livres et de ses laboratoires. Après deux ans, il obtient d’être relevé de ses fonctions et retourne à l’enseignement. C’est un choix qui rappelle celui de Saint Bruno refusant l’archevêché — la connaissance avant le pouvoir.
Les dernières années sont marquées par un épisode poignant. En 1274, Thomas d’Aquin meurt à quarante-neuf ans. Quand certains théologiens attaquent les thèses de son ancien élève, Albert, qui a alors plus de soixante-dix ans et dont la mémoire décline, fait le voyage jusqu’à Paris pour défendre l’œuvre de Thomas. Le vieux maître, affaibli mais combatif, monte une dernière fois en chaire pour protéger l’héritage de celui qu’il avait formé.
Albert meurt à Cologne le 15 novembre 1280. Il a été proclamé Docteur de l’Église et patron des scientifiques en 1941 par Pie XII — une reconnaissance tardive mais juste pour un homme qui voyait dans l’étude de la nature un chemin vers Dieu.
Le saviez-vous ?
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Albert le Grand est surnommé Doctor Universalis — « Docteur universel » — par la tradition. L’encyclopédie de ses œuvres complètes compte 38 volumes. Aucun autre penseur médiéval, pas même Thomas d’Aquin, n’a couvert un champ de connaissances aussi vaste.
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On a longtemps attribué à Albert la découverte de l’arsenic et la fabrication d’un automate capable de parler. Ces légendes, probablement apocryphes, témoignent de la réputation quasi magique dont jouissait le savant dominicain auprès de ses contemporains. Sainte Hildegarde de Bingen, autre grande figure de la science médiévale, avait suscité une fascination comparable un siècle plus tôt.
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Albert a été béatifié en 1622 mais n’a été canonisé qu’en 1931 — soit 651 ans après sa mort. C’est l’un des délais les plus longs de l’histoire des canonisations, en partie parce que sa réputation de « magicien » a longtemps fait hésiter les autorités romaines.