Sainte Hildegarde de Bingen : la femme qui savait tout

Portrait de sainte Hildegarde de Bingen, abbesse mystique du XIIe siècle, docteur de l'Église

Compositrice, naturaliste, médecin, théologienne, visionnaire, conseillère des papes et des empereurs — et tout cela au XIIe siècle, à une époque où l’on n’attendait pas grand-chose des femmes. Hildegarde de Bingen est probablement la personnalité la plus extraordinaire du Moyen Âge. Le fait qu’il ait fallu attendre 2012 pour qu’elle soit reconnue Docteur de l’Église en dit long.

L’enfant offerte à Dieu

Hildegarde naît en 1098 dans le Palatinat rhénan, dixième enfant d’une famille noble. Selon la coutume, le dixième enfant est « offert » à Dieu. À huit ans, elle est confiée à Jutta de Sponheim, une recluse qui vit près du monastère bénédictin de Disibodenberg. Hildegarde grandit dans cette cellule, apprend à lire les psaumes en latin et commence à avoir des visions.

Elle décrira plus tard ces visions comme une « lumière vivante » qui l’accompagne depuis l’enfance. Elle voit des formes, des couleurs, des architectures symboliques, et elle entend une voix qui lui explique le sens des Écritures. Pendant des années, elle n’en parle à personne, de peur d’être prise pour une folle.

L’autorisation de parler

En 1141, à quarante-deux ans, Hildegarde reçoit l’ordre divin d’écrire ses visions. Elle hésite, tombe malade — elle interprète la maladie comme un reproche céleste — et finit par obéir. Son confesseur transmet le texte à l’archevêque de Mayence, qui le soumet au pape Eugène III. Le pape lit les visions en public au synode de Trêves et les approuve officiellement.

C’est le début d’une autorité unique. Hildegarde devient une voix que l’on écoute dans toute l’Europe. Elle correspond avec des papes, des empereurs, des évêques, des abbés. Elle n’hésite pas à les réprimander. À Frédéric Barberousse, elle écrit : « Tes actes sont ceux d’un petit garçon insensé. » À des abbés relâchés, elle promet les feux de l’enfer. Sainte Catherine de Sienne, deux siècles plus tard, déploiera la même audace face aux puissants.

Une œuvre encyclopédique

Ce qui rend Hildegarde unique, c’est l’ampleur de ses centres d’intérêt. Elle écrit trois grands ouvrages de théologie visionnaire (Scivias, Liber vitae meritorum, Liber divinorum operum). Elle compose soixante-dix-sept pièces musicales — chants et hymnes d’une beauté étrange, avec des mélodies qui couvrent une tessiture inhabituellement large. Elle rédige un traité de sciences naturelles (Physica) et un ouvrage de médecine (Causae et curae).

Dans ses écrits médicaux, elle décrit les propriétés de centaines de plantes, de pierres et d’animaux. Elle recommande l’épeautre, le fenouil, la châtaigne. Elle parle du système nerveux, de la circulation sanguine, de la psychologie des tempéraments. Ses intuitions ne relèvent pas de la science moderne, mais elles révèlent un esprit d’observation que ses contemporains masculins ne déployaient pas dans ces domaines.

Sainte Thérèse d’Avila, autre femme Docteur de l’Église, partagera avec Hildegarde cette capacité à allier expérience mystique et intelligence pratique.

Un héritage en plein renouveau

Hildegarde meurt en 1179, à quatre-vingt-un ans. Son procès de canonisation, ouvert dès le XIIIe siècle, n’aboutit jamais formellement — ce qui ne l’empêche pas d’être vénérée en Rhénanie depuis huit siècles. En 2012, Benoît XVI la proclame Docteur de l’Église, faisant d’elle la quatrième femme à recevoir ce titre.

Aujourd’hui, Hildegarde connaît un regain de popularité considérable. Ses compositions sont enregistrées par les meilleurs ensembles de musique ancienne. Ses recettes médicinales sont redécouvertes par les amateurs de médecine naturelle. Ses écrits théologiques sont relus par les féministes chrétiennes.

Le saviez-vous ?

  • Hildegarde a inventé une langue secrète, la Lingua ignota, composée d’environ mille mots avec un alphabet propre. C’est la première langue construite attestée de l’histoire, bien avant l’espéranto.
  • Ses compositions musicales utilisent des intervalles inhabituels et une tessiture qui dépasse deux octaves, ce qui les rend très difficiles à chanter. Les musicologues les considèrent comme les œuvres les plus originales du répertoire médiéval.
  • Hildegarde est l’une des premières auteures à décrire l’orgasme féminin dans un texte médical, avec une précision clinique et sans aucune gêne morale. Au XIIe siècle, cette liberté de parole est proprement stupéfiante.