Sainte Julienne de Nicomédie — La fiancée qui refusa de renier

Nicomédie, vers 304. Dans cette capitale orientale de l’Empire romain, une jeune femme est sommée d’épouser un préfet païen. Elle pose une condition : qu’il se convertisse au christianisme. Il refuse. Elle refuse. Ce bras de fer entre une fiancée obstinée et le pouvoir impérial va mal finir — pour tout le monde.
Entre un père et un fiancé
Julienne naît à Nicomédie — l’actuelle Izmit, en Turquie — dans une famille où les lignes de fracture religieuses traversent le foyer. Son père, Africanus, est un païen convaincu. Sa mère semble avoir été plus tolérante envers le christianisme qui se répand dans les classes supérieures de la ville. Julienne est baptisée et éduquée dans la foi chrétienne, probablement à l’insu — ou avec la résignation — de son père.
Africanus arrange son mariage avec Eleusios, un sénateur romain qui deviendra préfet de Nicomédie. C’est un beau parti dans la logique de l’époque. Julienne ne refuse pas le mariage en soi — elle pose une condition que tout le monde juge déraisonnable : qu’Eleusios reçoive le baptême. En pleine persécution de Dioclétien, c’est demander à un haut fonctionnaire de commettre un suicide politique. Le refus est prévisible.
Ce qui l’est moins, c’est l’acharnement qui suit. Eleusios, humilié par le refus public de sa fiancée, la dénonce comme chrétienne auprès de son propre père. Africanus, furieux, livre sa fille aux autorités. Dans le monde romain, le pater familias a autorité de vie et de mort sur ses enfants. Africanus exerce cette autorité avec une brutalité que les textes anciens ne cherchent pas à atténuer.
Le procès d’une obstinée
Le procès de Julienne suit le schéma classique des persécutions de Dioclétien. L’accusée est invitée à sacrifier aux dieux de l’Empire. Elle refuse. On la menace. Elle refuse. On la torture. Elle refuse encore. La constance des martyrs devant la douleur fascinait les auteurs chrétiens, mais elle exaspérait les magistrats romains, habitués à ce que la torture brise les volontés.
Les hagiographes ont ajouté à ce récit un épisode singulier : en prison, Julienne aurait affronté un démon qui tentait de la convaincre de céder. Elle le maîtrise et le traîne en public — scène que l’art médiéval a abondamment représentée. Au-delà du merveilleux, l’épisode traduit un combat intérieur bien réel. Résister à la torture est une chose ; résister à la tentation du compromis en est une autre. Comme Sainte Agathe, Julienne incarne la résistance totale, celle qui refuse jusqu’à la possibilité d’un arrangement.
De Nicomédie à Naples
Julienne est finalement décapitée, probablement vers 304, pendant la Grande Persécution. Son culte se répand rapidement en Orient, puis en Occident. Ses reliques auraient voyagé de Nicomédie à Cumes, près de Naples, portées par une chrétienne nommée Sophonie.
C’est en Italie du Sud que son culte s’enracine le plus profondément. Naples lui voue une dévotion particulière. Mais son influence s’étend bien au-delà : en Angleterre médiévale, pas moins de quinze églises lui sont dédiées, et le poème anglo-saxon Juliana, composé par Cynewulf au IXe siècle, est l’une des premières œuvres littéraires anglaises consacrées à une sainte.
L’histoire de Julienne pose une question qui résonne encore : jusqu’où peut-on résister à la pression sociale et familiale pour rester fidèle à ses convictions ? Son père l’a livrée, son fiancé l’a dénoncée, l’État l’a exécutée. Elle n’avait personne de son côté — sauf, selon sa foi, le Dieu pour lequel elle mourait. Saint Georges, autre martyr de la persécution de Dioclétien, partage avec elle cette confrontation frontale avec l’appareil impérial.
Le saviez-vous ?
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Le poème anglo-saxon Juliana, écrit par Cynewulf au IXe siècle, est l’une des premières œuvres de la littérature anglaise. Il raconte le martyre de Julienne en vers allitératifs et montre à quel point son culte s’était enraciné dans l’Angleterre médiévale.
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Nicomédie, où Julienne fut martyrisée, était la capitale orientale de l’Empire romain sous Dioclétien. C’est dans cette même ville que fut signé en 311 l’édit de tolérance de Galère, qui mit fin aux persécutions — sept ans trop tard pour Julienne.
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La scène de Julienne maîtrisant un démon est devenue un thème majeur de l’art médiéval, notamment en Italie et en Flandre. On la reconnaît dans les tableaux à la chaîne qu’elle tient, attachée au cou du diable — un motif unique dans l’iconographie des saints.