Saint Sébastien — L'officier romain qui défia l'empereur deux

L’image est l’une des plus célèbres de l’art occidental : un jeune homme attaché à un poteau, le corps transpercé de flèches, le regard levé vers le ciel. De Mantegna à Botticelli, des dizaines de maîtres ont peint cette scène. Mais ce que la plupart des gens ignorent, c’est que les flèches n’ont pas tué Sébastien. Il a survécu. Et il est retourné défier l’empereur qui l’avait condamné. C’est cette deuxième confrontation, moins spectaculaire mais bien plus audacieuse, qui fait de Saint Georges et de Sébastien les archétypes du courage chrétien.
Le soldat secret
On sait peu de choses certaines sur Sébastien. Les sources anciennes, notamment la Passion de saint Sébastien attribuée à Ambroise de Milan, le décrivent comme un officier de la garde prétorienne, né à Narbonne et élevé à Milan. Il sert sous Dioclétien, probablement vers les années 280. L’Empire romain tolère encore les chrétiens — la grande persécution n’a pas commencé –, mais la méfiance grandit.
Sébastien profite de sa position pour soutenir les chrétiens en secret. Il visite les prisonniers, encourage les condamnés, convertit des soldats et même des fonctionnaires. Selon la tradition, il aurait converti le préfet de Rome, Chromace, et obtenu la libération de nombreux détenus. C’est un réseau clandestin efficace, dirigé depuis le cœur même du pouvoir impérial.
La première mort
Quand Dioclétien découvre la foi de son officier, la colère est à la mesure de la trahison ressentie. Sébastien n’est pas un esclave ni un citoyen ordinaire : c’est un membre de l’élite militaire, un homme de confiance. L’empereur ordonne qu’il soit attaché à un poteau et criblé de flèches par des archers mauritaniens.
Les soldats exécutent la sentence et laissent le corps pour mort. Mais Irène, veuve d’un autre martyr, vient recueillir la dépouille pour l’enterrer et découvre que Sébastien respire encore. Elle le soigne en secret dans sa maison. Les flèches n’ont touché aucun organe vital. Pour la tradition chrétienne, c’est un miracle. Pour l’historien, c’est une survie improbable mais pas impossible — les archers romains visaient le torse, et les flèches de l’époque ne pénétraient pas toujours profondément.
Le retour
C’est ici que l’histoire de Sébastien prend un tour que l’on n’attend pas. Une fois guéri, n’importe qui aurait fui Rome. Sébastien, lui, retourne au palais impérial. Il se poste sur un escalier où Dioclétien doit passer et l’interpelle publiquement, lui reprochant sa persécution des chrétiens.
L’empereur, stupéfait de voir vivant l’homme qu’il croyait mort, ne commet pas la même erreur deux fois. Il fait battre Sébastien à coups de bâton jusqu’à ce que mort s’ensuive, puis ordonne que le corps soit jeté dans le grand égout de Rome, la Cloaca Maxima, pour empêcher toute vénération. Une chrétienne nommée Lucine récupère le corps et l’enterre dans les catacombes de la Via Appia. C’est là que s’élève aujourd’hui la basilique Saint-Sébastien-hors-les-Murs.
L’icône de la Renaissance
Si Sébastien est devenu l’un des saints les plus représentés de l’histoire de l’art, c’est paradoxalement grâce à sa première exécution. La scène du jeune homme aux flèches offre aux artistes de la Renaissance un prétexte idéal pour représenter le corps masculin dans une posture dramatique. Mantegna en fait une étude anatomique glaciale. Le Pérugin y met une sérénité presque abstraite. Botticelli accentue la beauté du visage.
Patron des archers — par ironie –, des soldats et des athlètes, Sébastien est aussi invoqué contre la peste depuis le Moyen Âge. La logique symbolique est redoutable : comme les flèches l’ont transpercé sans le tuer, il protège contre la maladie qui « frappe » sans prévenir. Sainte Agnès de Rome, autre martyre de la persécution de Dioclétien, partage avec lui cette place au panthéon des premiers témoins de la foi.
Le saviez-vous ?
- La scène des flèches, devenue iconique, n’est pas la cause de la mort de Sébastien. Il a survécu à cette première exécution et c’est à coups de bâton qu’il a finalement été tué lors de sa seconde confrontation avec Dioclétien.
- Saint Sébastien a été invoqué comme protecteur contre la peste pendant tout le Moyen Âge. La première grande épidémie à lui être associée est la peste de Rome en 680, après laquelle une procession en son honneur aurait fait cesser l’épidémie.
- Il est l’un des saints les plus peints de l’histoire de l’art. On recense plus de cinq cents représentations majeures entre le XIVe et le XVIIe siècle, faisant de lui un sujet plus fréquent que Saint Valentin ou la plupart des apôtres.