Sainte Raïssa — La jeune martyre d'Alexandrie qui choisit la mort

Alexandrie, début du IVe siècle. Sur le port, un navire est rempli de chrétiens enchaînés, destinés à l’exécution. Une jeune femme qui passait par là monte à bord de son plein gré — non pour fuir, mais pour mourir avec eux. Raïssa, que les Grecs appellent Iraïs, est de ces saintes dont le geste unique suffit à traverser les siècles.
Alexandrie sous la persécution
Pour comprendre Raïssa, il faut d’abord comprendre Alexandrie au tournant du IVe siècle. La grande métropole égyptienne est, avec Rome et Antioche, l’un des centres nerveux du christianisme primitif. C’est la ville de Saint Clément d’Alexandrie et d’Origène, la ville où la théologie chrétienne s’est forgée au contact de la philosophie grecque.
Mais c’est aussi une ville qui subit de plein fouet les persécutions de Dioclétien, déclenchées en 303. L’empereur veut restaurer l’unité religieuse de l’Empire autour du culte traditionnel. Les chrétiens qui refusent de sacrifier aux dieux sont arrêtés, emprisonnés, exécutés. En Égypte, la violence est particulièrement intense. Les coptes comptent tellement de martyrs durant cette période qu’ils datent encore aujourd’hui leur calendrier à partir de l' »ère des martyrs » (284 après J.-C.).
Un geste libre et radical
C’est dans ce contexte que se joue la scène fondatrice de la vie de Raïssa. La tradition raconte qu’elle était une jeune chrétienne d’Alexandrie — certaines sources disent qu’elle était vierge consacrée. Un jour, elle aperçoit sur le port un navire chargé de prisonniers chrétiens conduits vers leur lieu d’exécution.
Ce qui se passe alors est saisissant. Raïssa ne se contente pas de pleurer ou de prier à distance. Elle monte sur le navire. Elle se mêle aux condamnés. Elle choisit, délibérément, de partager leur sort. Ce n’est pas un geste désespéré : c’est un acte de solidarité absolue, une décision théologique autant qu’humaine. Pour Raïssa, abandonner ses frères et sœurs dans la foi serait pire que la mort.
Les soldats, sans doute déconcertés par cette intrusion volontaire, ne la repoussent pas. Elle est emmenée avec les autres prisonniers. Selon la tradition, elle est la première du groupe à être exécutée — comme si son courage avait fait d’elle, aux yeux des bourreaux eux-mêmes, la figure de proue de ces martyrs.
Une sainte entre Orient et Occident
Le culte de Raïssa — ou Iraïs, selon la transcription grecque de son nom — s’est développé principalement dans l’Église d’Orient. Les synaxaires byzantins et les calendriers coptes la mentionnent au 5 septembre. Son prénom, d’origine grecque, signifie « facile, légère » — un paradoxe touchant pour une femme qui fit le choix le plus lourd qui soit.
En Occident, Raïssa est moins connue. Mais son histoire a connu un regain d’intérêt au XXe siècle, notamment à travers la figure de Raïssa Maritain, épouse du philosophe Jacques Maritain, convertie du judaïsme au catholicisme, qui portait ce prénom avec une conscience aiguë de sa signification martyrologique.
Le courage ordinaire de l’extraordinaire
Ce qui frappe dans l’histoire de Raïssa, c’est l’absence de préparation. Pas de longue carrière ecclésiastique, pas de visions, pas de prédication. Juste un instant de décision. Elle marchait le long du port, elle vit des chrétiens qu’on emmenait mourir, et elle monta. Toute sa sainteté tient dans ce geste.
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Le saviez-vous ?
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Le prénom Raïssa vient du grec « rhaïstos » signifiant « détendu, facile ». En russe, il est devenu un prénom courant. La plus célèbre Raïssa du XXe siècle est probablement Raïssa Gorbatcheva, épouse du dernier dirigeant soviétique — un destin bien différent de celui de la martyre d’Alexandrie.
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Les persécutions de Dioclétien furent si violentes en Égypte que l’Église copte fait commencer son calendrier en 284, date de l’accession au trône de Dioclétien. C’est l' »ère des martyrs », et elle est encore utilisée aujourd’hui dans la liturgie copte.
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Le geste de Raïssa — se joindre volontairement aux martyrs — n’est pas unique dans l’histoire chrétienne. On le retrouve chez plusieurs saints des persécutions romaines. L’Église primitive y voyait non pas un suicide, mais l’expression suprême de la charité : donner sa vie pour ses amis.