Saints Martyrs du Vietnam — 117 témoins d'une foi inébranlable

Portrait des saints martyrs du Vietnam, missionnaires et fidèles, XVIIIe-XIXe siècles

Entre le XVIIe et le XIXe siècle, on estime que 100 000 à 300 000 chrétiens furent exécutés au Vietnam. Parmi eux, 117 ont été canonisés en 1988. Leurs histoires racontent bien plus qu’un martyrologe : elles dessinent le portrait d’un peuple entier pris entre deux mondes.

L’Évangile au pays du Dragon

L’histoire du christianisme au Vietnam commence au XVIe siècle, avec l’arrivée des premiers missionnaires portugais et espagnols. Mais c’est le jésuite français Alexandre de Rhodes qui, à partir de 1624, donna une impulsion décisive à l’évangélisation. Il créa le quoc ngu, le système d’écriture romanisée du vietnamien encore utilisé aujourd’hui, un outil qui permit la diffusion des textes chrétiens auprès du peuple.

Le succès fut rapide : en quelques décennies, des dizaines de milliers de Vietnamiens se convertirent. Mais ce succès effraya les autorités. Le confucianisme, pilier de l’ordre social, voyait d’un mauvais œil une religion qui plaçait Dieu au-dessus de l’empereur et remettait en cause le culte des ancêtres. Les premiers édits de persécution tombèrent dès 1630.

Trois siècles de sang

Les persécutions ne furent pas continues, mais revinrent par vagues, chaque fois plus violentes. Sous les seigneurs Trinh et Nguyen, puis sous les empereurs de la dynastie Nguyen, notamment Minh Mang (1820-1841) et Tu Duc (1847-1883), les chrétiens furent traqués avec une férocité méthodique.

Les méthodes d’exécution furent d’une cruauté inventive : décapitation, strangulation, démembrement, brûlure au fer rouge, et la terrible peine du lang chi, la mort par mille entailles. Les 117 canonisés comprennent 96 Vietnamiens, 11 Espagnols et 10 Français. Parmi eux, on trouve des évêques comme Mgr Borie, des prêtres, mais aussi des catéchistes laïcs, des soldats, des pères de famille et même des femmes.

Des visages dans la foule

André Dung-Lac, prêtre vietnamien dont le nom fut donné au groupe des 117 martyrs, fut arrêté à deux reprises. La première fois, ses paroissiens réunirent une rançon pour le libérer. La seconde, en 1839, il fut décapité. Agnès Le Thi Thanh, mère de famille, fut exécutée en 1841 pour avoir hébergé des missionnaires. Paul Le Bao Tinh, prêtre emprisonné, écrivit depuis sa cellule des lettres d’une sérénité troublante, comparant sa captivité à une « nuit sombre que Dieu transforme en lumière ».

Ce qui frappe dans ces récits, c’est la diversité des profils. Le christianisme vietnamien n’était pas l’affaire d’une élite étrangère : il s’était enraciné dans les villages, porté par des catéchistes locaux qui transmettaient la foi dans leur propre langue, avec leurs propres mots.

La canonisation de 1988

Le 19 juin 1988, le pape Jean-Paul II canonisa les 117 martyrs sur la place Saint-Pierre. La cérémonie provoqua des tensions diplomatiques avec Hanoï, qui y vit une provocation politique. Mais pour les six millions de catholiques vietnamiens, ce fut un moment de reconnaissance profonde.

Aujourd’hui, le Vietnam compte environ sept millions de catholiques, soit près de 7 % de la population, la deuxième communauté catholique d’Asie du Sud-Est après les Philippines. Les paroisses vietnamiennes de la diaspora célèbrent chaque 24 novembre la mémoire de ces témoins.

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Le saviez-vous ?

  • Le père Alexandre de Rhodes, qui inventa l’alphabet romanisé du vietnamien, fut lui-même expulsé trois fois du pays. Son système d’écriture, créé pour faciliter l’évangélisation, est devenu l’écriture officielle du Vietnam moderne, un héritage inattendu.
  • Parmi les 117 martyrs, on compte un soldat impérial nommé Thomas Tran Van Thien, âgé de seulement 18 ans lors de son exécution en 1838. Il avait refusé de piétiner une croix, geste exigé par les autorités pour prouver l’apostasie.
  • Les catholiques vietnamiens développèrent des trésors d’ingéniosité pour pratiquer leur foi en clandestinité : messes célébrées sur des bateaux, hosties dissimulées dans des bambous creux, et un réseau de caches souterraines rappelant les catacombes romaines.