Saint Anthelme de Chignin — Le chartreux qui refusa le pouvoir

Il ne voulait qu’une chose : le silence de sa cellule de moine. La vie en décida autrement. Prieur de la Grande Chartreuse, puis évêque malgré lui, Anthelme de Chignin traversa le XIIe siècle en refusant les honneurs qu’on lui imposait — tout en affrontant sans ciller le plus redoutable empereur de son temps.
Un noble savoyard happé par le désert
Anthelme naît vers 1107 à Chignin, en Savoie, dans une famille de petite noblesse. Destiné à une carrière ecclésiastique confortable, il obtient un canonicat à Genève. Il a tout pour mener une existence tranquille. Mais vers trente ans, une visite à la Grande Chartreuse bouleverse tout. La rigueur de la vie cartusienne, ce mélange de solitude radicale et de prière silencieuse fondé par Saint Bruno un demi-siècle plus tôt, le saisit au cœur. Il renonce à ses bénéfices et prend l’habit de chartreux.
Son intelligence pratique se remarque vite. En 1139, une avalanche détruit partiellement le monastère. C’est Anthelme qui supervise la reconstruction. En 1142, ses frères l’élisent prieur de la Grande Chartreuse — le septième de l’histoire. Il n’a que trente-cinq ans.
Le bâtisseur malgré lui
Anthelme ne se contente pas de reconstruire des murs. Il réorganise l’ordre tout entier. C’est lui qui instaure le chapitre général annuel des chartreux, une assemblée où les prieurs de tous les monastères se réunissent pour délibérer ensemble. Cette innovation administrative, inspirée de ce que pratiquaient les cisterciens de Saint Bernard de Clairvaux, donnera aux chartreux une cohésion qui traverse les siècles.
Mais le pouvoir pèse à cet homme de silence. Par deux fois, il tente de démissionner. Par deux fois, ses frères le supplient de rester. En 1152, il finit par obtenir qu’on le relève de sa charge. Il se retire dans une cellule, espérant y retrouver la solitude tant désirée.
C’est sans compter sur le pape Alexandre III, qui le nomme évêque de Belley en 1163. Anthelme refuse. Le pape insiste. Les chartreux eux-mêmes le pressent d’accepter. À cinquante-six ans, le moine solitaire se retrouve à la tête d’un diocèse — comme Saint Hugues de Grenoble, un autre ami des chartreux, l’avait été un demi-siècle plus tôt.
Face à Barberousse
Comme évêque, Anthelme se révèle d’une fermeté inattendue. Il défend les pauvres, reforme le clergé, s’attaque aux abus. Quand l’empereur Frédéric Barberousse soutient un antipape contre Alexandre III, Anthelme choisit sans hésiter le camp de la légitimité. Il excommunie le comte de Maurienne, vassal de l’empereur, qui usurpe des biens d’Église. Barberousse menace. Anthelme ne plie pas.
L’empereur, impressionné malgré lui par ce vieil évêque qui ne craint rien, finit par lui accorder son respect. Il y a chez Anthelme cette force particulière de ceux qui n’ont jamais désiré le pouvoir : n’ayant rien à perdre, ils n’ont rien à craindre.
Anthelme meurt le 26 juin 1178 à Belley, à soixante-et-onze ans. Comme Saint François de Sales le fera quatre siècles plus tard dans cette même région savoyarde, il avait mis sa charge épiscopale au service des plus fragiles. On raconte que dans ses derniers jours, il demanda qu’on distribue tout ce qu’il possédait aux pauvres — et qu’il mourut sur la paille, comme le chartreux qu’il n’avait jamais cessé d’être.
Le saviez-vous ?
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Les chartreux sont le seul ordre religieux à n’avoir jamais été réformé, car jamais relâché. Leur devise — Stat crux dum volvitur orbis (« La croix demeure tandis que le monde tourne ») — résume leur constance. L’organisation qu’Anthelme leur donna au XIIe siècle explique en grande partie cette stabilité unique.
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Anthelme est le premier chartreux à avoir été élevé à l’épiscopat. Cette nomination créa un véritable cas de conscience dans l’ordre, tiraillé entre le devoir d’obéissance au pape et l’idéal de solitude qui fonde l’identité cartusienne.
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La commune de Chignin, en Savoie, est aujourd’hui surtout connue pour son vin blanc — la Jacquère de Chignin-Bergeron. Le plus silencieux des évêques médiévaux est ainsi devenu, malgré lui, le saint patron d’un vignoble réputé.