Saint Aurèle — L'évêque de Carthage qui présidait avec Augustin

Portrait de saint Aurèle de Carthage, évêque africain du Ve siècle, ami et confrère de saint Augustin

On connaît Saint Augustin, le génie théologique, l’auteur des Confessions, l’évêque d’Hippone. Mais on oublie souvent l’homme qui lui donna les moyens d’agir : Aurèle, évêque de Carthage, le stratège discret qui présidait les conciles tandis qu’Augustin y déployait ses arguments. Sans Aurèle, l’Église d’Afrique n’aurait pas eu la même histoire.

Le primat d’Afrique

Aurèle accède au siège épiscopal de Carthage vers 392. Ce n’est pas un poste ordinaire. Carthage est la métropole de l’Afrique romaine, la plus grande ville de la rive sud de la Méditerranée. L’évêque de Carthage porte le titre de primat d’Afrique : il est le chef de tous les évêques du continent, de la Tripolitaine à la Maurétanie. C’est l’équivalent africain du pape de Rome pour l’Occident.

Aurèle hérite d’une Église en crise. Le schisme donatiste divise les chrétiens d’Afrique depuis près d’un siècle, depuis les persécutions de Dioclétien. Les donatistes, rigoristes intransigeants, refusent de reconnaître les évêques qui avaient faibli pendant les persécutions. Deux hiérarchies parallèles coexistent, deux réseaux de basiliques, deux communautés qui se regardent en chiens de faïence.

Le tandem Aurèle-Augustin

C’est là que la rencontre avec Augustin change tout. Quand le jeune évêque d’Hippone commence à s’imposer comme le théologien le plus brillant de sa génération, Aurèle comprend qu’il tient un allié précieux. Les deux hommes se lient d’une amitié profonde et d’une collaboration stratégique.

Aurèle est le politique, Augustin est le penseur. Aurèle convoque les conciles, Augustin rédige les textes. Aurèle négocie avec les autorités impériales, Augustin fournit les arguments théologiques. Ensemble, ils vont mener une offensive méthodique contre le donatisme.

Le concile de Carthage de 411, présidé par un envoyé impérial mais organisé par Aurèle, marque un tournant. Augustin y affronte les évêques donatistes dans un débat public de trois jours. Le verdict est sans appel : le donatisme est condamné. L’unité de l’Église d’Afrique est restaurée — du moins officiellement.

Le concile de 419

Mais l’œuvre maîtresse d’Aurèle est le concile de Carthage de 419, qu’il préside en personne. Ce concile adopte une collection systématique de tous les canons des conciles africains précédents, créant un véritable code de droit canonique africain. C’est un travail législatif considérable qui mesure la maturité atteinte par l’Église d’Afrique.

Le concile de 419 est aussi célèbre pour avoir affirmé l’autonomie de l’Église africaine face à Rome. Quand un prêtre condamné en Afrique fait appel au pape, les évêques africains — Aurèle en tête — protestent et défendent le principe selon lequel les affaires africaines doivent être jugées en Afrique. Une indépendance d’esprit qui annonce de longs débats dans l’histoire de l’Église.

Aurèle correspond régulièrement avec le pape et avec les grands évêques de son temps. Ses lettres, dont certaines nous sont parvenues à travers la correspondance d’Augustin, révèlent un homme prudent, méthodique, soucieux de l’unité mais ferme sur les principes.

La fin d’un monde

Aurèle meurt vers 430, à peu près au même moment qu’Augustin. Un an plus tard, les Vandales s’emparent de Carthage. L’Église d’Afrique entre dans un long déclin dont elle ne se relèvera jamais complètement. Comme Saint Jerome, autre grand témoin de cette époque charnière, ou comme Saint Basile le Grand en Orient, Aurèle a assisté aux derniers feux d’un monde chrétien en mutation.

Son souvenir reste attaché à cette Église africaine qui fut, pendant quatre siècles, l’un des moteurs intellectuels et spirituels du christianisme. Aurèle en fut l’organisateur silencieux, le chef d’orchestre d’un âge d’or.

Le saviez-vous ?

  • La correspondance entre Augustin et Aurèle révèle une amitié qui dépasse la simple collaboration épiscopale. Augustin dédie plusieurs de ses ouvrages à Aurèle et le consulte régulièrement sur les questions pastorales et politiques.
  • Le concile de Carthage de 419 fixa la liste définitive des livres de la Bible pour l’Église d’Afrique, un canon qui sera repris quasi à l’identique par le concile de Trente au XVIe siècle.
  • L’Église d’Afrique au temps d’Aurèle comptait plus de six cents évêques — plus que n’importe quelle autre région du monde chrétien. C’était la plus dense concentration épiscopale de l’Antiquité.