Saint Jérôme : le savant irascible qui offrit la Bible au monde

Portrait de saint Jérôme, Père de l'Église du IVe siècle, traducteur de la Vulgate latine

Imaginez un homme capable de maîtriser le latin, le grec, l’hébreu et l’araméen, de traduire l’intégralité de la Bible, et d’insulter copieusement quiconque ose le contredire. Jérôme de Stridon est ce paradoxe vivant : un érudit colossal double d’un polémiste au vitriol, dont le travail a façonné la chrétienté pendant plus de mille ans.

Un intellectuel en quête d’absolu

Eusebius Hieronymus naît vers 347 à Stridon, une petite ville de Dalmatie (actuelle frontière Croatie-Slovénie). Étudiant brillant à Rome, il dévore les classiques latins — Cicéron, Virgile, Plaute. Il mène la vie d’un jeune intellectuel romain : ambitieux, mondain, passionné de littérature. Baptisé vers vingt ans, il ne parvient pas à concilier son amour des belles-lettres païennes et sa foi naissante.

En 375, une fièvre le terrasse. Il rêve qu’il comparaît devant le tribunal divin. « Tu es cicéronien, pas chrétien ! » lui lance le Juge. Le choc est si violent que Jérôme part au désert de Chalcis, en Syrie, où il vivra plusieurs années en ermite. C’est là qu’il apprend l’hébreu auprès d’un juif converti — une décision qui changera l’histoire. Comme Saint Paul, qui avait été foudroyé sur le chemin de Damas, Jérôme connaît une rupture radicale qui réoriente toute son existence.

La Vulgate : trente ans d’un labeur immense

Ordonné prêtre à Antioche, Jérôme devient le secrétaire du pape Damase à Rome en 382. C’est Damase qui lui commande une nouvelle traduction latine de la Bible. Les anciennes versions latines, approximatives et contradictoires, posent des problèmes sérieux. Jérôme, qui maîtrise les langues originales, est l’homme de la situation.

Après la mort de Damase en 384, Jérôme quitte Rome — ou ses critiques acerbes lui ont valu des ennemis — pour s’installer à Bethléem. Il y restera trente-six ans, jusqu’à sa mort. Dans une grotte proche de celle de la Nativité, il traduit, commente, correspond avec le monde entier. Sa traduction de la Bible, la Vulgate, deviendra le texte officiel de l’Église catholique pour plus d’un millénaire.

Son caractère ne s’adoucit guère. Il polémique avec Saint Augustin par lettres interposées, traite ses adversaires d' »ânes à deux pattes », et écorche quiconque touche à ses travaux. Pourtant, il sait aussi être un directeur spirituel délicat, guidant des aristocrates romaines vers la vie ascétique.

Un héritage qui traverse les siècles

« Ignorer les Écritures, c’est ignorer le Christ » : cette phrase de Jérôme est devenue un adage. Elle résume sa conviction profonde : la foi sans la connaissance du texte sacré n’est qu’une coquille vide. Le concile Vatican II la reprendra mot pour mot, seize siècles plus tard.

Jérôme meurt à Bethléem le 30 septembre 420, épuisé par le travail et l’ascèse. Saint Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, le citera abondamment. La Renaissance le prendra pour modèle de l’humaniste chrétien. Patron des traducteurs et des bibliothécaires, il reste une figure à part : un homme dont le génie intellectuel n’a jamais éteint le feu intérieur, ni la mauvaise humeur.

Le saviez-vous ?

  • Jérôme est presque toujours représenté avec un lion. La légende raconte qu’il aurait retiré une épine de la patte d’un lion à Bethléem, et que l’animal serait devenu son compagnon fidèle. En réalité, cette histoire est un emprunt à la vie d’un autre saint (Gérasime), mais elle a collé à Jérôme pour toujours.
  • Sa correspondance conservée compte plus de 150 lettres, adressées à des papes, des évêques, des aristocrates et des moines. Certaines sont de véritables traités théologiques, d’autres des règles de savoir-vivre, d’autres encore des torrents d’invectives qui feraient rougir un commentateur sur les réseaux sociaux.
  • La Vulgate de Jérôme est restée la Bible officielle de l’Église catholique de son achèvement (vers 405) jusqu’à la Nova Vulgata de 1979 — soit environ 1 575 ans d’usage continu. Aucune traduction dans l’histoire de l’humanité n’a eu une telle longévité.