Saint Boris de Bulgarie — Le khan qui fit baptiser un peuple

En 864, le khan des Bulgares fait un choix qui va façonner l’Europe pour des siècles. Boris Ier, chef d’un peuple guerrier d’origine turco-slave, se fait baptiser en secret dans son palais de Pliska. Il prend le nom chrétien de Michel, en l’honneur de l’empereur byzantin qui est aussi son parrain. Mais ne nous y trompons pas : ce baptême n’est pas un coup de foudre mystique. C’est un calcul politique — et pourtant, il deviendra l’acte fondateur de la Bulgarie chrétienne.
Un khan entre deux empires
Le monde de Boris, au milieu du IXe siècle, est coincé entre deux géants. Au sud, l’Empire byzantin, chrétien et grec. À l’ouest, l’Empire franc, chrétien et latin. La Bulgarie, elle, est encore païenne — et c’est un problème diplomatique autant que spirituel. Les deux empires rivalisent pour convertir ce voisin stratégique, car convertir, au IXe siècle, c’est vassaliser.
Boris comprend vite que le paganisme est un cul-de-sac politique. Mais vers qui se tourner ? Rome ou Constantinople ? La question n’est pas seulement religieuse — elle est géopolitique. Le patriarche de Constantinople, Photius, lui promet une Église bulgare autonome. Le pape Nicolas Ier lui offre des réponses détaillées à 106 questions sur la vie chrétienne — un document qui couvre tout, de la forme des pantalons au droit de manger du cheval.
Le baptême et la révolte
Boris choisit d’abord Constantinople — une armée byzantine aux frontières a pesé dans la balance. Son baptême, en 864, est discret. Mais quand il impose la nouvelle religion à ses boyards (nobles), la réaction est violente. Cinquante-deux familles de la haute noblesse se révoltent. Boris mate la rébellion avec une brutalité qui n’a rien de chrétien : les chefs sont exécutés avec leurs familles, enfants compris.
L’épisode est glaçant, mais il révèle la réalité de la christianisation médiévale, bien éloignée des images pieuses. Saints Cyrille et Méthode, les apôtres des Slaves, avaient inventé un alphabet pour porter l’Évangile. Boris, lui, portait aussi une épée. Quand les deux missionnaires sont chassés de Moravie, c’est Boris qui accueille leurs disciples — Clément, Nahum, Angelar — et leur confie la mission d’enseigner en langue slave. Ce geste fonde la littérature bulgare et, plus largement, la culture écrite de tout le monde slave.
Le moine-roi
En 889, Boris abdique volontairement en faveur de son fils Vladimir. Il entre au monastère. Mais quand Vladimir tente de restaurer le paganisme, le vieux khan sort du cloître, destitue son fils, le fait aveugler — selon la coutume byzantine — et place sur le trône son cadet, Siméon, formé à Constantinople. Puis il retourne au monastère, où il mourra en 907.
Le bilan de Boris est paradoxal. Il a christianisé son peuple par la force, réprimé la noblesse dans le sang, aveuglé son propre fils. Et pourtant, l’Église orthodoxe le vénère comme un saint égal aux apôtres. Car son héritage est colossal : c’est lui qui a ancré la Bulgarie dans la civilisation chrétienne, accueilli l’alphabet glagolitique qui deviendra le cyrillique, et posé les fondations d’une culture qui rayonnera sur tout le monde slave.
Découvrez aussi Saint Étienne.
Le saviez-vous ?
-
Boris Ier envoya au pape Nicolas Ier une liste de 106 questions sur la vie chrétienne. Les Réponses du pape Nicolas aux consultations des Bulgares (866) forment un document unique : on y apprend que les Bulgares demandaient s’ils pouvaient porter des pantalons (oui), manger sans nappe (peu importe), ou prier avec un turban (non).
-
L’alphabet cyrillique, utilisé aujourd’hui par plus de 250 millions de personnes (Russie, Serbie, Ukraine, Bulgarie…), a été développé en Bulgarie sous le règne de Boris et de son fils Siméon, à partir des travaux des disciples de Cyrille et Méthode. Sans l’accueil de Boris, cet alphabet n’aurait peut-être jamais existé.
-
Boris est l’un des rares saints à avoir aveuglé son propre fils. L’aveuglement politique, hérité de Byzance, était considéré comme une alternative « miséricordieuse » à l’exécution. Vladimir, le fils déchu, survécut et finit ses jours en captivité.