Saint Damase Ier — Le pape qui donna à l'Église sa Bible

Portrait de saint Damase Ier, pape romain du IVe siècle

Rome, vers 382. Un pape vieillissant convoque un moine irascible et érudit, fraîchement revenu du désert de Syrie. Il lui confie une mission monumentale : retraduire la Bible entière en latin. Ce pape, c’est Damase. Ce moine, c’est Saint Jérôme. Et cette traduction — la Vulgate — va façonner l’Occident chrétien pendant plus de mille ans.

Un Hispanique dans la Rome des martyrs

Damase naît vers 305, probablement d’une famille d’origine hispanique installée à Rome. Son père est prêtre — oui, le clergé n’est pas encore astreint au célibat. Le jeune Damase grandit dans l’ombre des basiliques romaines, à une époque où le christianisme sort à peine des catacombes. Il gravit les échelons de la hiérarchie ecclésiastique et, en 366, est élu évêque de Rome.

Mais cette élection est un déchirement. Un rival, Ursicin, revendique aussi le siège de Pierre. Les partisans des deux camps s’affrontent — littéralement. Des émeutes sanglantes éclatent dans les rues de Rome, faisant des dizaines de morts. Damase l’emporte, mais la violence de cette élection le poursuivra toute sa vie. Ses ennemis le surnomment « le gratteur d’oreilles des matrones », insinuant qu’il doit sa position au patronage des riches dames romaines. L’accusation est injuste, mais elle dit combien le trône de Saint Pierre est déjà un siège de pouvoir autant que de prière.

Le bâtisseur de mémoire

Damase comprend quelque chose que peu de ses contemporains saisissent : pour s’imposer, l’Église de Rome a besoin d’une mémoire. Et cette mémoire, ce sont les martyrs. Avec une énergie considérable, il entreprend de restaurer et d’embellir les catacombes romaines. Il fait rechercher les tombes des martyrs oubliés, ouvre des accès pour les pèlerins, et surtout compose des épigrammes en vers latins qu’il fait graver sur des plaques de marbre par le calligraphe Furius Dionysius Filocalus.

Ces inscriptions, d’une élégance sobre, sont de véritables monuments littéraires. Damase y raconte le courage des martyrs dans un latin ciselé, créant ainsi la première mise en scène touristique et spirituelle des catacombes. Il invente, en quelque sorte, le pèlerinage romain.

La Vulgate et le canon

Mais son œuvre majeure est intellectuelle. Damase réunit en 382 un synode à Rome qui établit la liste des livres canoniques de la Bible — le fameux « canon » qui sépare les textes inspirés des apocryphes. Puis il confie à Jérôme la révision complète du texte latin des Évangiles, travail qui s’étendra à toute la Bible et deviendra la Vulgate.

Ce choix est audacieux. Jérôme est brillant mais caractériel, capable d’insulter ses adversaires dans des lettres d’une férocité littéraire rare. Damase voit au-delà du personnage : il sait que seul un esprit de cette trempe peut mener à bien un tel chantier. Leur collaboration, mélange de respect mutuel et de tension créatrice, produit l’un des textes les plus influents de l’histoire occidentale.

Damase meurt le 11 décembre 384, à près de quatre-vingts ans. Il laisse une Église de Rome transformée : dotée d’une Bible unifiée, d’une mémoire des martyrs mise en scène, et d’une autorité doctrinale renforcée. Saint Ambroise de Milan lui-même salue en lui un grand pape. Peu d’évêques de Rome ont autant marqué l’identité du christianisme latin.

Le saviez-vous ?

  • La Vulgate commandée par Damase à Saint Jérôme est restée la Bible officielle de l’Église catholique pendant plus de 1 600 ans, jusqu’à ce que le concile Vatican II autorise des traductions modernes à partir des langues originales. Le premier livre imprimé par Gutenberg en 1455 était précisément cette Vulgate.

  • Les inscriptions funéraires de Damase dans les catacombes romaines sont si caractéristiques qu’on les reconnaît immédiatement à leur typographie. La police de caractères créée par Filocalus pour Damase est considérée comme l’un des premiers exemples de « design graphique » de l’histoire — un logo avant l’heure.

  • Damase est le premier pape à qualifier officiellement le siège de Rome comme « siège apostolique », affirmant ainsi la primauté de Rome sur les autres Églises. Cette revendication, fondée sur la présence des tombes de Pierre et Paul, structure encore aujourd’hui l’ecclésiologie catholique.